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La première
fois que je l’aperçus, je somnolais, passive, dans la boutique d’une
salle de grimpe. Elle tenait un discours enflammé sur le sens de
l’escalade : « quelle tristesse de rester dans l’obscurité d’une salle
et faire de la moulinette toute sa vie ! il faut voir du paysage, vivre
des aventures, se mêler à la poussière certes mais vivre à fond ! » Ô
combien partageais-je ses pensées ! c’était l’âme sœur qu’il me fallait.
Sa silhouette, son discours, tout son être me fit comprendre que j’étais
éprise et que je ne voudrais plus que travailler avec elle. M’étant fait
remarquer par la suite, elle loua mes loyaux services.
Pourquoi
j’aime les filles ? Pour la courbe de leur corps lorsqu’elles grimpent.
Pour cette souplesse, cette fluidité. Chaque difficulté est comme
gommée, lissée. La position, l’équilibre subtil pare la dépense
d’énergie inutile. J’aime la ligne de leur corps qui exploite un
mouvement, les gestes ne sont ni raides, ni fébriles. Ils sont faciles,
homogènes. S’en dégagent une volupté et un charme qui m’attendrissent et
me renversent.
Il faut dire
que j’ai la meilleure place pour admirer le spectacle, proche d’elle,
contre la paroi. Rien que pour ces moments-là, je n’échangerais ma vie
pour rien au monde. Cependant, je ne peux ignorer l’insidieuse
frustration qui m’accable. Non pas par manque de bagou ou d’aisance (je
ne voudrais en aucun cas être un de ces vulgaires compagnons de cordée
qui lorgnent en laissant traîner leur corde dans la boue) mais de par
mon rôle fidèle et ingrat.
Hélas, je me
résigne, tel est mon destin, je resterai loyale. Jamais de ma vie je
n’échangerai de contact charnel avec elle. Ô combien cela me fait
envie ! je le regrette… épouser ses courbes chaudes et lascives, le
contact de sa peau sur la mienne. Mais il me faut obéir à tous les
ordres, qu’il vente ou qu’il neige, souvent même prêter ma vie au
service d’autres grimpeurs inconnus. Je n’aurais jamais pensé que cette
servilité volontaire puisse être remise en question car je suis trop
passionnée. Je suis amoureuse, du sport et de la fille.
Ce n’est donc
pas par désobéissance simple et vulgaire que je m’écartai du chemin ce
soir-là. La concupiscence m’ayant joué des tours toute la journée, le
soir je n’étais plus qu’un odieux nœud de désirs et c’est avec une
fièvre intérieure, l’âme brûlante, que je fus délaissée dans le couloir
une fois rentrées chez elle. Et lorsque la belle sortit de la salle de
bains, je compris que je ne contrôlais plus une seule fibre de mon
corps.
Quelle
attraction vertigineuse !
Quelques
gouttes d’eau perlaient ici et là, défiant le galbe d’un sein, le
contour d’une hanche, se logeaient dans le creux du nombril ou
disparaissaient encore dans la fine toison de son bas-ventre.
Tapie alors
tel un serpent, je me raidis soudain et bondis sur elle. Très
rapidement, je l’enlaçai de mon tissage complexe et l’enfermai dans mes
anneaux en prenant soin de laisser quelques formes apparentes pour mon
plaisir. D’une boucle délicate, je la bâillonnai doucement, réduisant
son émoi à un râle sourd et suave. La maintenant toute entière dans mes
lacets fébriles, je découvris alors le plaisir de sentir la nudité d’une
femme contre ma propre nudité.
Quel
indicible bonheur ! Quelle émotion et quelle libération ! En effet,
quelle jouissance de briser enfin les limites du harnais. Quelle
privation était-ce, lorsque, nouée au pontet, au mousqueton, je croyais
mon destin scellé. Nos corps maintenant confondus, noués d’un même nœud
d’amour, me font comprendre désormais l’étendue de l’injustice.
Ô cordes
amantes ! ne vous laissez plus torturer, étreignez votre maître. N’ayez
pas peur de vous affranchir, ne vous soumettez plus au caprice humain
qui vous ronge l’âme et use votre robe.
Quant aux
autres ignorants, bloqueurs et soloïstes, ne vous en souciez guère.
L’heure est à la libération et à l’érotisme !
Petit
Haïku :
Des abysses
marins
Au mont de Vénus
Combien de pitons
Plantés en face sud ?
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