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Je ne devais même par
encore avoir 16 ans. Je traversais une période trouble de l’existence.
Celle où l’on se croit si puissant alors qu’on habite maladroitement un
corps en plein bouleversement. Un si fort sentiment d’invincibilité qui
se traduit par tant l’affliction dans le regard de nos proches.
Je m’éveillais à la
vie et mon regard s’attardait de plus en plus sur sa silhouette fine et
gracieuse. Je la croisais presque tous les jours. En principe une
première fois le matin. Mais à cette heure, les nuits trop courtes de
l’adolescent qui feint n’avoir jamais sommeil m’empêchaient de garder
les yeux ouverts. Et je m’affalais comme je n’oserais plus le faire
aujourd’hui, sur un siège à l’arrière du bus.
Mais c’est surtout le
soir que j’attendais avec impatience. Dès l’arrivée des premiers beaux
jours, en revenant des cours que je n’avais pas séchés, je descendais du
bus, un arrêt plus tôt. Une comble…puisque je devais alors marcher
nonchalamment et péniblement pour rejoindre l’appartement que j’étais
contraint de partager avec le reste d’une famille que je n’avais pas
choisie. Mais l’effort consenti en valait la chandelle. Presque
toujours, je finissais par le croiser. Mais j’osais à peine la regarder,
et encore moins lui adresser une parole ou un léger sourire. Je baissais
les yeux, la faute à une timidité maladive qui ne transparaissait
pourtant pas dans mes excentricités vestimentaires. Une timidité qui
avait cela de bon qu’elle m’empêchait de paraître ridicule avec cette
satanée voix éraillée… Même si je regrettais de ne pas savoir comment
les prolonger, j’adorais ces courts instants, lorsque la lumière du soir
glissait sur elle, soulignant ses traits délicieusement doux et son si
joli profil. Elle se tenait toujours très droite, ce qui mettait en
valeur ses formes naissantes. A chaque fois je ralentissais le pas, puis
me retournais, pour la regarder encore une dernière fois.
Sans que je ne puisse
vraiment expliquer pourquoi, un jour je franchis le pas. Tous ces petits
moments quotidiens ne pouvaient surement pas avoir une autre issue. A
l’heure de notre rendez-vous habituel, un soir, je laissai trainer ma
main. Pour la première fois je la frôlai. Sans que l’un de nous ne se
dérobe, je sentis la chaleur de sa peau soyeuse. Une délicieuse caresse
dont je me souviens encore comme si c’était hier. Elle avait suffit à
réveiller tous mes sens.
Même si on ne parlait
que de ça avec mes amis spirituels et libidineux de l’époque, je n’étais
absolument pas préparé à la suite des évènements. Mais c’était comme si
tout mon être avait toujours attendu ce moment. A ma grande surprise, je
n’hésitai pas. Mes mains suivirent ses courbes et mes doigts en
découvrirent les moindres recoins. Je la laissai me guider, parcouru
d’une chaleur de plus en plus intense. Avant de continuer plus avant, je
repris mon souffle et contemplai le chemin parcouru. Je m’efforçai de ne
pas avoir de gestes brusques, de contrôler ma respiration, de garder mon
calme et de maitriser chacun de mes mouvements. Une précision, une
délicatesse, une détermination dont je n’avais même pas conscience. Je
relevai la tête, j’ouvris grands les yeux pour me persuader que tout
était bien réel. Elle était bien là, belle, dévouée, et presque soumise.
Notre corps à corps exquis allait atteindre son apogée. Je me glissai en
elle une dernière fois, me crispant une ultime fois. Mon corps entier se
raidit. Le temps sembla s’arrêter et un bonheur intense m’envahit.
J’avais été capable d’aller jusqu’au bout….j’allais enfin pouvoir
devenir un homme !
Elle s’appelait
Corinne. Je m’en souviendrais toujours. Une des grandes expériences
d’une vie ordinaire. Elle fut mon tout premier…7a, avec un nom évocateur
: les chaleurs de Corinne. Une dalle de la petite falaise urbaine qui se
trouvait à deux pas de la barre d’immeubles dans laquelle vivaient mes
parents. De la fenêtre de ma chambre, j’en apercevais les contours, et
presque les prises. Pendant de nombreuses nuits j’avais rêvé d’elle.
Elle occupait sans cesse mon esprit, avec son crux délicat sur
mono-doigt et son incroyable croisé.
C’était il y a une
vingtaine d’années maintenant, à une époque lointaine où le 7a était une
cotation quasiment mystique, presqu’une fin en soit, le rêve d’une vie
de grimpeur. C’était une dalle parfaite, belle et exigeante, avec juste
ce qu’il faut de prises. Une de ces voies qui forgent à vie le style et
le caractère du grimpeur insatiable et amoureux que je suis devenu…
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