Mars 2006  

Vingt cinq ans !

© Jean Pierre Banville


 

Une Longue Marche de plus dimanche dernier et Mao n’était pas là pour nous servir de Grand Timonier.  Heureusement, car fêlés comme nous le sommes, nous serions maintenant en camp de rééducation…

Tous ces pas pour un petit pilier vierge d’une dizaine de mètres, un aggloméré de flûtes qui faisait tellement peur à voir que nous avons décidé de poser une moulinette. Ce qui est heureux : Dany s’est élancé avec sa vigueur habituelle et sa légèreté naturelle… au milieu du pilier, sous l’effet d’un coup de piolet, le bloc de glace fend totalement sur sa largeur et la partie du bas baisse de quelques centimètres.

Il s’est tourné vers moi.
-« Tu veux l’essayer, le pilier? »

Ben voyons! Mon poids cause des irrégularités gravitationnelles alors si je grimpe ce bout de froidure, il va me tomber dans la face. La quelque dizaine de tonnes au complet…

Je me suis consolé sur une coulée toute proche puis nous sommes redescendu vers le véhicule, notre sherpani d’office portant de bonne grâce tout notre matériel.

L’histoire se répète pourtant : une de mes lames est endommagée suite à un coup dans une glace trop mince. Le matériel de glace, c’est toujours brisé!  Et on paie pour la revivre, l’histoire…

En toute honnêteté, je ne crois pas que l’histoire se répète. Je peux croire que la nature humaine est excitée par les mêmes stimuli, bons ou mauvais; je peux croire que les mêmes causes donnent en général les mêmes effets; j’arrive à croire à l’aléatoire comme je peux croire à notre ultime pouvoir de décision. 

Et si l’histoire ne se répète pas, pouvons-nous la prédire? Avec plus de précision que la météo? Que les avalanches? La futurologie comme science exacte? Et si on essayait de prédire l’avenir du petit monde de la Montagne? Disons pour les prochaines 25 années… comme j’ai de la misère à prédire ce que je vais manger demain soir, je ne devrais pas me tromper tellement plus en 25 ans!

Bon: disons que je couche sur papier mes prédictions. Je demande à un observateur impartial de faire la même chose, un chroniqueur, tout aussi fêlé que moi, qui incarnera la jeunesse. D’accord… difficile de trouver un impartial donc on va en prendre un partial. Embrigadons ce jeune Rascal qui réussit à faire grincer bien des dents et des dentiers: personne ne va croire que nous pouvons être sur la même longueur d’onde! Puis, à chaque année, le 18 mars, on va ressortir le texte et le confronter aux évènements le temps de six cent mots d’analyse. On y ajoutera les décès, les premières marquantes, les fermetures et les controverses. Durant vingt cinq ans… et oui : aux grands regrets de mes détracteurs, je compte bien grimper durant les prochains vingt cinq ans. 

Projet de longue haleine car nous vivons dans un immédiat continuel alimenté par la presse et le vide de la mémoire collective. Car notre milieu se renouvelle plus souvent qu’un étalage de boulangerie et il est difficile de trouver, au pied des voies ou au refuge, un individu ayant un quelconque souvenir de Bardonnechia, de Gary Hemmings, du compresseur en haut de sa montagne, de monsieur Pierre Allain. Car nous pensons toujours avoir tout inventé, être les premiers à vivre cette passion dévorante…  

Vingt cinq années de chroniques additionnées des faits marquants de ces 25 années  qui vont former l’état des lieux et l’ultime vérification de mes prédictions. Une première en littérature de montagne. A moins que Rascal ait raison…

A dans vingt cinq ans… Deus lo voult!

18 MARS 2031

 Le monde de la montagne est en deuil. Facile, le monde de la montagne est toujours en deuil! Mais cette fois-ci, c’est l’innocence qui est portée en terre.

L’escalade est un sport olympique. Et nous venons de découvrir les premiers cas de dopage officiel d’athlètes au J.O. La compétition qui attire les foules, c’est l’escalade de vitesse effectuée en parallèle sur des parois d’immeubles de dix ou douze étages, le tout en moulinette. Parcours jumeaux et trois jetés dans les voies comme le ski en bosses. La foule délire aux jetés!

L’escalade est devenue olympique suite aux pressions de nations comme la Chine, l’Inde et le Vietnam ayant des populations jeunes qui demandent des loisirs et des héros. L’escalade étant peu coûteuse et la masse démographique aidant, leurs athlètes dominent le classement.

D’ailleurs, ce sont leurs touristes que l’on voit souvent au pied des falaises européennes. Ils font les classiques en falaise et en montagne avec la plus déconcertante facilité.

La majorité du matériel de montagne est fabriquée en Asie ou dans des états africains pour des entreprises asiatiques. Pas cher…

L’éthique en a pris un coup! Ces nouveaux grimpeurs vivent pour la réussite et considèrent la montagne comme l’ultime terrain de jeu. Un jeu avec peu de règles sinon arriver en haut.

Ils reviennent dans leurs pays et respirent car, en Europe comme en Amérique, les lois environnementales et les pressions gouvernementales ont fermé à la pratique des massifs entiers. La peur des poursuites amène les communes à limiter grandement les accès.

Les SAE nombreuses font des affaires d’or mais on grimpe de moins en moins sur le rocher. Certaines falaises communales exigent des droits d’accès de même que certains sites de bloc. Le bloc est la pratique par excellence : elle répond tout à fait aux besoins des plus jeunes qui désirent une satisfaction immédiate.  Le terrain d’aventure n’a jamais repris sa popularité et demeure une pratique marginale.

Il y a bien les voyages dans les massifs des pays de l’Est européen où les restrictions sont moins strictes…

Les glaciers ont disparu et on regarde avec envie les anciennes photos : on fait des hivernales pour se souvenir. L’escalade de glace n’est plus tellement à la mode… certains refuges ferment faute de clients ou se convertissent pour aller chercher une clientèle de randonneurs via-ferratistes.

La marche et la randonnée s’offrent à tous mais il est impossible de sortir hors des sentiers balisés qui ont encore augmenté leurs tarifs.  Heureusement, il y a des billets de saison! On rejoint ces sentiers en autobus car l’essence est hors de prix et on n’a pas encore réussi à trouver une énergie alternative. Ce qui favorise les clubs locaux assez dynamiques pour organiser des sorties hebdomadaires.

Le vieillissement de la population se fait sentir. Il faut travailler plus pour moins d’argent et les voyages à l’étranger exigent un investissement majeur , les salaires n’ayant pas suivi le coût de la vie. On se contente de son jardin secret. Sans doute que quelqu’un se décidera à trouver une façon de nettoyer la patine du calcaire car les voies classiques sont maintenant lisses et le développement de nouvelles voies demande un permis, même en montagne. Certains se tannent et usent du marteau pour réhabiliter des classiques.

L’été, il fait torride, et on se prélasse dans la piscine municipale : il y a de petits blocs artificiels dans les cours d’école, pour la pratique, mais il fait tellement chaud! On les a construit quand l’obésité est devenue une épidémie.

Pour la forme, on en est revenu aux expéditions nationales ou fortement commanditées et on s’en sert pour relever le moral de la population fortement touchée par un chômage élevé suite à la délocalisation des entreprises. Il n’y a que peu de nouveaux objectifs valables donc on fait des courses multiples autour d’un camp central dans des destinations exotiques.

Les vêtements d’alpinisme incorporent de l’électronique mais le coton fait encore le plus bel effet en falaise. Et dans les petites compétitions locales en SAE! On a banni, dans ces compétitions, l’enduit PVC en aérosol à vaporiser sur la semelle des chaussons pour les rendre collant le temps d’une ascension. Même chose pour vaporiser le produit sur les mains…interdiction totale!

Il n’y a qu’une fédération de montagne en France et elle est supervisée par l’Etat. Elle vit sur sa gloire passée en alpinisme et s’est diversifiée pour conserver ses adhérents et travaille son image grâce aux J.O. et à son implication dans les milieux défavorisés.

Il y a quelques magazines français qui abordent la Montagne en totalité. Mais ils sont sur le web… il y a bien un gratuit qui parait papier aux trimestres…et on voit en librairie une pléthore de biographies d’anciens grimpeurs de la première vague du libre.

Certains grimpeurs bravent les interdits. Font à leur tête. Perpétuent le mythe de la liberté totale et de la solidarité de la cordée. Ils se cachent pour équiper de petites couennes ou pour grimper des versants hors des sentiers battus. Ils sont sans doute vieux car les jeunes n’ont plus le temps pour une passion active.

J’espère que je suis encore un de ceux-là et que les miens sont à mes cotés.

Que mes amis et moi ouvrirons ce soir, en ce vingt cinquième anniversaire, une bouteille de rouge et que nous serons, encore une fois, jeunes et heureux!

Une passion, une vie.

La montagne est éternelle.