Novembre 2005  

Altius, mon petit...

© Jean Pierre Banville


 

Je lutte depuis cinq minutes pour ouvrir cette cruche de sirop d’érable. Le sucre autour du bouchon a rendu cette cruche plus inviolable que Fort Knox. Et le reste de la famille attend autour de la table, regardant les crêpes toutes sèches qui trônent dans leurs assiettes.

-« Ça vient, le sirop d’érable? Force un peu ! Les crêpes sont en train de devenir froides pis tu es là à téter avec le bouchon de la cruche! Force… »

La bonne parole, digne d’Évangiles, qui vient du bout de la table… devinez qui… je vous le donne en mille… Et en prime devant des invités dont l’alter ego de mon fils, la très intelligente Charlotte. Elle va me la ressortir à tous les soirs, après l’école!

J’ouvre le robinet d’eau chaude et je plonge le bouchon sous le jet, aspergeant par la même occasion tout le coté sud de la cuisine. Après quelques centaines de litres d’eau bouillante, le bouchon se décide à faire son office et les crêpes sont noyées sous le sirop.

-« Une chance qu’il n’y a pas de concours de bouchons parce que tu serais dernier! »

-« Manges ta crêpe, Marc Antoine, avant que ta crêpe ne devienne froide… fatiguant… »

Des concours d’ouverture de cruches! Pis quoi encore? Des championnats de beurrage de Nutella sur des toasts? Des Masters de lavage de planchers en bois franc? Des Opens de cirage de voitures? Des Olympiques d’escalade de voies?

Tiens, des Olympiques d’escalade ou plutôt l’escalade aux Olympiques. J’ai déjà lu cela quelque part… souvent… un refrain récurrent sur certains sites web et certaines communications d’organisations connues.

Connaissant tous les scandales récents qui ont ternis les Jeux Olympiques, je suis quelque peu sceptique. L’olympisme a une pente à remonter pour regagner un semblant de crédibilité : j’irais même jusqu’à dire un gros devers dans le 9a, Action Directe pour les Nuls…

Dopage, corruption de juges, débauche de délégués, menaces honteuses, arbitrage déshonorant : toutes les turpitudes rattachées à l’argent et au pouvoir ont été mises en évidence dans cette foire aux dollars. S’il existe un exemple des dangers de la mondialisation, c’est bien l’olympisme!

Non que l’idée ne soit pas excellente en soi. Non que la majorité des athlètes ne désirent pas, du fond de leur cœur, participer à quelque chose de grand et de noble qui les dépasse. Non que les bénévoles ne débordent pas de bonne volonté. Simplement, tout simplement, l’équation dans ce cas précis est :

Argent + showbizz + nationalisme = (excès + turpitudes + corruptions) au carré.  

Je ne dis pas que les sports de Montagne sont incapables d’autodiscipline. Mais si certains réussissent à falsifier des résultats de gymnastique et de plongeon, il s’en trouvera bien pour « juger créativement » une épreuve de bloc. Il s’en trouvera bien pour « améliorer leur potentiel sanguin » en ski de montagne. Il s’en trouvera bien pour « niveler les chances » en escalade de difficulté.

Je vois clairement l’escalade prendre le chemin débroussaillé par la gymnastique : des athlètes prépubères, habillés de collants moulants aux couleurs de leurs nations et de leurs sponsors, travaillant des voies spécifiquement créées pour que tous aient la même chance, utilisant des prises assez grosses pour que la caméra puisse saisir toute la beauté des couleurs sur le mur,
gardant en mémoire que l’équipement se doit d’être adapté aux mains de la majorité,

que le sourire n’est de rigueur que si l’on monte sur le podium et que la musique ne peut qu’être classique et ne pas choquer les multiples sensibilités des différents pays participants.

Sans compter la foule des entraîneurs, masseurs, thérapeutes, psychologues, techniciens, infirmiers, porteurs de drapeau et quelques sycophantes qui espionnent, pour l’équipe adverse, la nouvelle gomme de chaussons utilisée.

Même pas surpris! En fait, cette « réussite » que sera l’entrée de l’escalade et des autres sports de montagne comme « sports de démonstration » dans un premier temps puis comme sports olympiques à part entière, signifiera que nous sommes devenus des êtres acceptables à fréquenter. Que nous pouvons enfin sortir du garde-robe et avouer à nos confrères de travail pourquoi on ne connaît pas les résultats des matchs de foot. Que notre littérature n’est pas de seconde zone. Que Woody Allen peut tourner un film sur le pathos des grimpeurs. Qu’un gagnant de Star Academy pourrait être un falaisiste et bien chanter quand même.  

Que nous sommes, collectivement, rentrés dans le rang!

Oui, il y en aurait des scandales, de l’argent qui changerait de poches, de la médiatisation à outrance, des drogues douces et dures, des suppléments alimentaires qui ne sont pas encore sur la liste des OGM de ce bon José. On ne serait, comme discipline, pas pire que les autres. Pas pire que le tir au pistolet… et je ne vois pas la ruée vers les magasins d’armes à feu après les Olympiques…; pas pire que le saut à la perche où les ventes de perches ne grimpent aux quatre ans; pas pire que l’équitation qui ne subit pas les affres du manque de chevaux après les compétitions; pas pire que la luge qui ne connaît pas un déluge de construction de pistes suite aux descentes.

Je suis d’un calme olympien à ce sujet. En fait, ça me laisse complètement froid! Qu’on y aille aux Olympiques… il y aura sans doute des retombées intéressantes pour ceux qui aiment le secteur compétitif et peut-être même que le secteur ludique recevra quelque argent pour équiper ou rééquiper des falaises.  Mais pour le grimpeur qui, comme moi, va de falaises en falaises en ne comptant que le plaisir qui s’obtient à grimper une belle ligne avec quelques amis, l’olympisme demeurera aussi lointain que peut l’être la Coupe du Monde à Shanghai ou à Kirov.

Un sourire au relais, sous un chaud soleil,  vaut toutes les médailles.

Bon, mes crêpes sont froides maintenant!

-« Jean Pierre, tu peux me donner une autre crêpe avec du Nutella dessus? Tu savais qu’on peut manger du Nutella dessus? Tu aimes le Nutella? C’est seulement que des choses nourrissantes dans le Nutella et ça aide à grandir. Tu étends le Nutella partout, hein! Et en plus, le bouchon du bocal de Nutella, il est gros et il ne reste jamais pris : tu n’as pas à forcer comme tout à l’heure… tu devrais faire des exercices, comme on fait à l’école… on gagne des médailles à la fin de l’année! »

-« Mange ta crêpe, Charlotte, et va jouer avec Marc Antoine. Oui… je sais, la mère de Marc Antoine est en train de s’étouffer à force de rire mais j’attends qu’elle ne bouge plus et qu’elle soit d’une belle couleur bleue pour appeler l’ambulance. »