Juin 2005  

Âme de pierre

© Jean Pierre Banville



Un de mes grands regrets, lors de mon dernier voyage en France, fut de ne pouvoir visiter l’Abbaye de St Roman. La pluie, toujours la pluie…

Imaginez une Abbaye troglodytique bâtie au V siècle, creusée dans le roc, vivant en relative autarcie mais devenant une école réputée diffusant le mince savoir conservé à l’époque.

Oui, la visite en aurait valu la peine!

Si seulement ces roches pouvaient parler…

Une vraie communauté, des religieux vivant sous une même règle et aspirant au même ciel.

A St Roman, j’ose imaginer que la pierre ait une âme.

Longtemps, j’ai cru que le milieu de la Montagne était une communauté.

Je l’ai déjà écrit il y a des lustres.

Je me suis vite aperçu que, dans tout ce « melting pot » qu’attire la Montagne, il y a le « pot » et que rien ou bien peu est « melting ».

On a beau brasser de tous bords, tous cotés, rien n’y fait!

C’est un peu comme un drink tropical, vous savez, ceux avec de multiples couleurs étagées et un petit parasol.

Une communauté suppose des intérêts communs et des buts communs.

Rien n’y fait! Juste en escalade, on fend le cheveu pas mal plus qu’en quatre et on ne se gène pas pour mépriser la pratique de l’autre.

Regarder simplement la pratique en SAE qui est ridiculisée partout sur les forums et au pied des voies. Et quel support donne-t-on aux jeunes qui décident de s’investir dans la compétition? La « communauté » applaudit du bout des doigts les vainqueurs tout en leur reprochant de ne pas faire de falaise.

Les voies équipées, le terrain d’aventure, l’artif, les voies surexposées, les voies sous exposées, les amateurs de couennes, les amateurs de longues voies, ceux qui traînent leur chiens, ceux qui aiment les dalles, ceux qui ne jurent que par les colo, bref… la communauté est plus divisée que la Yougoslavie dans ses belles années. Donnez-leur une arme et c’est le massacre!

Et ne me parlez pas des fédérations. Elles ne soutiennent que l’aspect bureaucratique du sport et on ne crée pas une communauté du genre de St Roman avec des bureaucrates, des gestionnaires.

Si nous sommes quelque chose, ce n’est que des îles flottantes.

Au mieux et pour certains seulement, des archipels perdus dans une mer de contradictions.

Nous sommes unis avec nous-mêmes et soudés à des proches qui font notre bonheur parce qu’ils nous ressemblent et nous touchent.

Or, on ne peut toucher à tout le monde!

Il n’y a pas assez de points de contact ou ils sont trop minces pour que la chimie opère. On se réunit le temps d’une crise, d’un happening, pour s’éloigner comme mus par des courants variables.

Il ne nous reste que nos proches, ce petit cercle d’intimes qui partagent notre passion mais aussi une part de notre vie.

S’il y a une vraie communauté, c’est celle-là et certainement pas celle d’une masse rassemblée pour étaler huileusement sa  rectitude.

Un petit groupe qui connaît ses goûts et les limites de son action est infiniment plus précieux que l’utopie d’une foule en marche vers un Grand Soir Rocheux.

On y retrouve la convivialité, le sourire et la certitude que les actions entrepris seront menées à terme. Le dialogue aussi… le grand absent du monde montagnard.

  J’imagine la vie des moines de St Roman comme cela. Une foi certaine, une action directe sur l’environnement immédiat, des sourires en prenant le maigre repas quotidien, quelques heures par jour à travailler la pierre.

Certains prenaient peut-être plaisir à grimper les murs de l’Abbaye…

St Roman : une île au milieu de la barbarie.