Août 2006  

L'apogée du plaisir...

© Jean Pierre Banville


 

J’ai pris sur moi, il y a quelques jours, de contacter un philosophe bien connu.

Un écrivain, conférencier, maître de chaire et tout et tout. Un figure de proue de la philosophie moderne!

Naturellement ma démarche a déclenché un tsunami de sarcasmes dans la maison…

Moi, un pauvre hère, un moins que rien à gros nez, une poussière dans l’ombre des grands hommes… j’ai expédié un message à une sommité intellectuelle.

Toute la famille le sait et Bruno s’est même arrêté de travailler quelques minutes sur son terrain pour rigoler un peu. Plus que ça et ils réhydrataient les cendres de mon père pour le faire se bidonner à mes frais!

La question était simple…

« Une pratique comme l’escalade peut-elle être considérée comme un hédonisme. »

Oui, je sais, le soleil du Nouveau Brunswick m’a tapé sur la tête!

Là-bas, sur cette île perdue au milieu des bancs de moules, de palourdes et d’huîtres, poursuivi par des crabes et des homards géants, aiguillonné par des colonies de méduses, nivelé par la planéité du paysage… je me suis mis à penser.

Et bien sûr que je me suis fait revirer par le philosophe!

« Je n'ai pas de temps de vous fabriquer sur mesure une petite philosophie de la montagne... »

On se tordait de rire sur le plancher de la maison. Je me suis donc réfugié dans le garde robe durant quelques heures pour me faire oublier et j’ai réfléchi un peu plus longuement.

Le bonheur, on ne l’atteint jamais. Il fuit devant nous à mesure qu’on s’en approche. C’est une ombre vague qui, dans la tourmente de la vie moderne, reste insaisissable. Le temps nous est compté, l’argent nous manque, les amis se font rares, les obligations du travail et de la vie en société grugent notre énergie. On espère le bonheur pour plus tard, quand on aura le temps, quand les enfants seront grands, quand on aura de l’argent.

Très loin les ascètes qui quittaient le monde pour vivre dans une caverne. Très loin Diogène et son amphore et l’écuelle qu’il jeta parce qu’elle était superflue. Très loin les anachorètes au sommet de leurs piliers.

Si on veut être heureux, ce n’est pas le bonheur qu’il faut espérer mais bien le plaisir qu’il faut rechercher.

Car le plaisir est immédiat et il est fait d’une foule de petites choses. Et quelquefois de grandes choses. Le plaisir n’est pas l’absence de déplaisirs mais bien la joie unique et profonde, ponctuelle, d’une activité ou d’une sensation.

Vous pensez que je fais une intoxication aux fruits de mer?

Pas réellement!

Car, voyez-vous, mes plus beaux moments sont souvent ceux qui sont reliés à ma pratique – bien modeste – de la montagne. Une journée en falaise m’apporte un plaisir incommensurable. Une soirée entre amis, bien arrosée, après une journée en falaise, c’est l’apothéose.

Oui, j’ai d’autres plaisirs : mes livres, mon travail d’écriture, l’échange de fluides, mon fils…

Mais depuis que la montagne est le centre de mon univers, elle m’apporte une majorité de mes plaisirs. Je rêve à mon plaisir futur, je savoure mon plaisir présent et je me remémore mon plaisir passé en pensant que je peux avoir encore plus de plaisir la prochaine fois.

Ma vie est une vie de plaisirs et ils proviennent majoritairement du fait que ma vie est basée sur ces agencements de roches et de minéraux, sur ces milieux verticaux, sur cette camaraderie montagnarde.

J’ai tout laissé sauf l’essentiel, le strict minimum. La montagne et la connaissance.

La montagne peut donc être la base d’une philosophie hédoniste.

Et je pense que je ne suis pas le seul à pratiquer cette philosophie. On est quelques milliers d’accros.

Voilà! Je suis un philosophe et je viens de définir mon école.

Pas besoin d’un professionnel…

Et pour terminer, un petit texte sur les fantasmes demandé par le Fantasmique Hazebine Rouzo. Il est paru très brièvement sur un forum… j’espère qu’il vous fera sourire :

Bien sûr que non ...
En vieillissant , il ne nous reste que:
a) les souvenirs
b) les fantasmes

Le corps ne suit plus ... ou n'intéresse plus personne ... là est toute la valeur de l'argent : il remplace avantageusement un corps ferme et un esprit aiguisé !
Tu paies et tu deviens ce que tu souhaites être aux yeux des autres ( qui ne sont dupes que pour les apparences ).

Il y a des fantasmes simples , des rêves éveillés au travail : une falaise vierge , une ligne qu'on a aperçue et qui ne demande qu'à être équipée . On voit les prises , on s'imagine poser les points , on corrige les mouvements , la séquence...

Il y a des fantasmes plus élaborés qui sont réservés aux bouchons sur les autoroutes :
une falaise vierge , une ligne aperçue et qui ne demande qu'à être équipée . On voit les prises , on s'imagine poser les points , on corrige les mouvements , la séquence . Natasha Babouchka , toute de blanc vêtue , est assise sagement sur une nappe à carreau , une bouteille froide et deux verres à ses cotés . Elle descend les bretelles de son top et se plaint de la chaleur . On se hâte de percer le dernier trou pour aller prendre un verre en sa compagnie .

Il y a des fantasmes qui ne germent que devant un écran noir et un verre de vin , en fin de soirée : une falaise vierge , une ligne aperçue et qui ne demande qu'à être équipée . On voit les prises , on s'imagine poser les points , on corrige les mouvements , la séquence . Natacha Babouchka , toute de blanc vêtue , est assise sagement sur une nappe à carreau , une bouteille froide et deux verres à ses cotés . Elle descend les bretelles de son top et se plaint de la chaleur . On se hâte de percer le dernier trou pour aller prendre un verre en sa compagnie . On verse le capiteux liquide dans son verre et , maladroitement , on répand quelques onces sur la petite jupe de la déesse qui s'empresse de la retirer pour la faire sécher au soleil. Soleil qui fait briller son rouge à lèvres , tellement attirant ... On se penche et on cueille le fruit .... une belle pomme mure dans le panier ! Et quelques cerises ... il en restait d'hier soir . Et puis voilà le Chabot qui se pointe , nous envoie la main et se lance dans la voie , la flashe intégrale et déclare que c'est la plus belle 9b+ qu'il n'a jamais fait . Natasha , à ses mots, se jette sur moi pour me féliciter !

Il y a des fantasmes qui viennent nuire à notre sommeil . Des fantasmes causés par une consommation excessive de vin et de pommes de terre frites avec de la sauce brune et du fromage frais par dessus : une falaise vierge , une ligne aperçue et qui ne demande qu'à être équipée . On voit les prises , on s'imagine poser les points , on corrige les mouvements , la séquence . Natacha Babouchka , toute de blanc vêtue , est assise sagement sur une nappe à carreau , une bouteille froide et deux verres à ses cotés . Elle descend les bretelles de son top et se plaint de la chaleur . On se hâte de percer le dernier trou pour aller prendre un verre en sa compagnie . On verse le capiteux liquide dans son verre et , maladroitement , on répand quelques onces sur la petite jupe de la déesse qui s'empresse de la retirer pour la faire sécher au soleil. Soleil qui fait briller son rouge à lèvres , tellement attirant ... On se penche et on cueille le fruit .... une belle pomme mure dans le panier ! Et quelques cerises ... il en restait d'hier soir . Et puis voilà le Chabot qui se pointe , nous envoie la main et se lance dans la voie , la flashe intégrale et déclare que c'est la plus belle 9b+ qu'il n'a jamais fait . Natasha , à ses mots, se jette sur moi pour me féliciter ! Le Chabot redescend , les muscles gonflés d'acide lactique , les abdominaux saillants , les épaules fortes . Natasha court vers lui vêtue uniquement d'un petit slip Japhet Cool ; elle arrache son top et crie qu'elle vaut bien un 38c . Au son de sa voix , le toit qui terminait la voie s'effondre et les ensevelit tous les deux , Natasha et le Chabot . Je me baisse pour ramasser le slip , ultime souvenir , quand surgit , au départ du sentier ... Gère Mêne ! ... qui me hurle de lâcher ça tout de suite et de revenir à la maison , pis ça presse !!! Sa mère veut me parler ...

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Les fantasmes , il faut y faire attention .
Rêver éveiller , c'est bien . Abuser du vin et des frites ... tut , tut ... c'est courir après le trouble ...

Vaut mieux songer aux glaciers et à leur verticalité qu'aux bombés surchauffés . Aux Dentelles de calcaire qu'à la dentelle frontale d'un petit top offrant ses douceurs aux passants .

Jeunes , vivez ...
Vieux , rêvez ...
Déjantés , équipez !!