Juillet 2005  

Ascendo Ergo Sum

© Jean Pierre Banville


 
L’été, ce n’est pas ma saison.

Il fait chaud, très chaud, cette année. Il y a des insectes piqueurs sur tous les brins d’herbe, il y a des fourmis – d’accord, moins maintenant depuis que le fond de ma cour a été transformé en gisement de borax – et il y a des tiques.  Maladie du Nil, de Lyme, du Hamburger. Coupures, égratignures, infections. Réorganisation d’entreprise. Chômage. Décès.

Tout cela nous guette durant la belle saison. Rapidement l’hiver quant à moi!

J’étais tellement découragé hier soir que mon gros sac était ouvert dans ma chambre : il ne me restait qu’à le remplir pour aller recommencer une autre vie ailleurs. Trop, c’est trop! Je deviens usé suite à tous ces coups successifs du sort, j’ai un furieux besoin d’aller voir ailleurs si j’y suis.

Pas que le changement m’effraie!

Ce que je n’aime pas, c’est l’abîme qui se creuse sous mes pas. Je négocie un gouffre et, seul, je ne m’en tirerais pas trop mal sauf que j’ai d’autres personnes avec moi. Mais vous aussi avez sans doute, un jour ou l’autre, eu cette indicible attraction pour la fuite. La fuite vers l’avant, la fuite qui vous apporterait une nouvelle vie, de nouveaux horizons, la fuite qui vous sortirait de l’infâme du quotidien. De l’esclavage de la société qui nous triture. De toutes ces conventions sociales qui nous obligent à courber l’échine devant des êtres à peine plus rébarbatifs que des rats, à saluer poliment des êtres vils qui n’ont d’humain que l’aspect général. Qui n’a rêvé d’une nouvelle Amérique, d’une île vierge au milieu de l’océan, d’une oasis ignorée au centre d’un désert?

Ce matin, j’ai chargé l’auto de mon matériel d’escalade et je suis parti vers une illusion devinée au détour d’un chemin. Loin, très loin… des heures de marche pour n’arriver sans doute qu’à de vagues dalles. Une suite de chablis couvrant des blocs recouverts qu’un soupçon d’humus. Des oubliettes, des casse-jambes. Des sapins poussant tellement serrés qu’il faut lutter pour se frayer un chemin. Du vertical. Des mouches et un beau 30C avec 75% d’humidité.

Quand on m’a demandé où j’allais, j’ai répondu que je ne le savais pas trop.

On m’a dit :

 -« Tu y vas seul? »

-« Oui »

-« Et s’il arrive quelque chose, on va te chercher où? »

-« S’il arrive quelque chose, je vais me sortir du trou tout seul. Simplement, ne m’attendez pas pour le souper… »

Considérez aussi que je ne possède pas de cellulaire. Si je me plante, tant pis!

La fuite est une coupure : on accepte plus facilement le risque.

Qu’est-ce qu’il nous reste à faire, nous, infimes rouages d’une implacable machine économique qui s’en balance de nous écraser, nous remplacer, nous réorganiser structurellement?

Quand la vie nous ballotte ici et là, quand les cahots ressemblent plus à des nids de poule qu’à de petits heurs de parcours? 

Quand il y a bien une dizaine de projets qui floppent magistralement en quelques mois? Il faut travailler à se sentir vivant. Se différencier du micro-onde et du grille-pain!

Se réapproprier le « Sapiens » qui qualifie notre « Homo ».

Mais à la fin, sur ma pierre tombale, est-ce que ma vie ne sera que le total du nombre de mes jours? Comme une majorité de jeunes vieillards dans la trentaine qui, ici, consomment les idées toutes faites d’avance et vivent dans un univers vide d’imagination. Au moins leurs parents avaient la Foi; eux ne possèdent que l’immédiat de la télé réalité et des forums. Des idées préconçues. De la manipulation programmée.

La version moderne de « Du pain et des jeux ».

Je vais m’en sortir, comme toujours, et je vais arriver au terme de ma vie insatisfait de n’avoir réussi plus mais content de l’ampleur de la vision que la Vie m’a accordée.

Avec un peu de vision, on atteint sinon de grandes choses, au moins de belles choses, des choses qui nous comblent.

Hier, c’était l’enterrement.

Dolores Bourgoin était une de ces personnes qui aimait  passionnément la montagne.

Sans jamais avoir fait un pas d’escalade.

Pourtant, elle m’a suivi au pied des Dentelles de Montmirail, à Venasque, à Cavaillon, en Italie, sur toutes sortes de falaises petites et grandes. Juste pour admirer le paysage. Pour y retrouver la grandeur du monde et un espace de liberté. Pour visiter tous ces petits villages nichés au creux des vallées, se plonger dans l’Histoire, rencontrer les vivants qui déambulent sur les pas de leurs ancêtres. Durant plus de huit années, la mère de ma blonde s’est intéressée à l’escalade plus que mes compatriotes qui en font! Ironique, n’est-ce pas?

On parlait d’un voyage à Kalymnos…

Vous savez, je lui cherche encore des défauts. Bon, d’accord, ses desserts…mais passons…

Elle pensait que si on croyait réellement à quelque chose, si on arrivait à visualiser son bonheur, ce dernier devenait irrémédiable. Une Vision associée à une Conviction attirait immanquablement la Réalité.

C’est trop pour moi : je ne peux croire au destin!

Mais est-ce vraiment le destin?

Si on croit vraiment en quelque chose, on va mettre consciemment ou non toutes les chances de notre coté pour que ce quelque chose se produise. Non content de rêvasser, on va travailler activement à la réalisation de notre rêve…

S’il y avait une Dolores Bourgoin par coin de rue, le monde occidental ne serait pas ce qu’il est maintenant! Hélas, comme pour tous les philosophes et sages de l’Histoire, la voix de la raison et de l’humanisme est le plus souvent noyée par toutes ces considérations matérielles et sociales, par le bruit de fond des apparences. Par l’intolérance. Par la dictature de la pensée.

Il y a un optimisme sain à penser que notre bonheur est entre nos mains pour autant qu’on y croit fermement. Quand on cesse d’être les acteurs de ce cruel jeu de rôles!

Je vais continuer à vivre ma vie sans la présence de Dolores pour me garder les pieds sur terre. Et, non, je n’irai pas à Kalymnos…

Je ne suis pas parfait mais c’était son voyage.

Ma dernière bouteille de Mulsum va s’ouvrir ce soir en son honneur : le vin de la Vie Eternelle!

Ah oui, ma journée en forêt…

Longue, dure, harassante mais, pour une fois, j’y croyais.

Je croyais contre toute attente qu’il y avait une sacrée falaise au bout de cette marche infernale.

Je n’ai pas été déçu!

Maintenant il me faut croire que je vais trouver l’argent pour équiper une centaine de voies…