| Juillet 2005 |
|
||
|
Une bière froide |
© Jean Pierre Banville |
||
|
|
|||
|
Dans son genre, on ne pouvait trouver meilleur établissement que « Le Clos des Pissenlits ». Idéalement situé au milieu des Hautes Alpes, un vieux chalet rénové avec goût et admirablement décoré, un pré bordé de cèdres et décoré de statues avec une vue idéale sur des sommets de 3000 mètres… le Clos était dirigé par un homme d’exception. Henri Paul Sacro Saint recevait chacun de ses clients personnellement et veillait à ce que leur séjour dans son établissement soit une expérience unique. Chaque client devait ressortir pleinement satisfait et ainsi servir de référence dans un domaine pour le moins compétitif. Un client comblé revenait au moins une fois au Clos des Pissenlits! Par contre, là, devant lui, s’annonçait une des plus difficiles commandes de l’histoire de son établissement. Ludmilla Porte-Mine était assise à la table en compagnie de Roger Bavante, guide de son état. Madame Ludmilla était veuve et son petit tailleur noir la moulait à la perfection comme le démontrait le fuyant des yeux de monsieur Bavante. Elle parlait avec un léger accent slave qui accentuait son charme et ajoutait une touche de mystère.
-« Monsieur Sacro Saint, je sais que ma requête est
inhabituelle mais votre établissement m’a été chaudement recommandé :
votre réputation n’est pas surfaite! -« Madame, laissons ces vils détails pour plus tard et laissez-moi vous aider, je vous en prie! » Ludmilla sourit béatement.
-« Voici ce que je souhaiterais… vous savez sans
doute que la gendarmerie m’a remis hier soir le corps de mon défunt
mari, Julien, retrouvé au fond du glacier Tartuffo, sur le versant
italien. Disparu depuis plus d’un an lors d’une longue course avec
monsieur Bavante, ici présent. Monsieur Bavante est depuis ce moment un
des amis les plus chers de la famille. Que serait ma vie sans l’aide de
monsieur Bavante… -« Mais, madame, vous auriez pu nous avertir avant… téléphoner… nous aurions pris tous les arrangements sans ce déplacement qui doit vous être tellement pénible! Et le corps, après une journée… » -« Vous êtes bien bon, monsieur Sacro Saint, mais je tiens à m’occuper de tous les détails. Quant au corps, il est dehors, dans le camion. » Henri Paul avala de travers sa menthe à l’eau.
-« Mais non, monsieur Sacro Saint! Il est
parfaitement confortable dans le camion réfrigéré. La gendarmerie a jugé
bon, considérant le type d’accident et les difficultés de récupération,
de conserver Julien dans un bloc de glace découpé à même le glacier.
J’ai moi-même plaidé auprès du commissaire – un homme charmant – pour
qu’on laisse tomber les formalités d’enquête considérant que monsieur
Bavante avait été témoin de sa chute en plein blizzard. -« Mais, madame Porte-Mine, le bloc va fondre d’une façon ou d’une autre et vous pouvez vous imaginer que le cercueil, une masse, va se transformer en piscine! Il nous faut le décongeler et lui donner un repos à la mesure de sa vie. » -« Non, non, non… imaginez le corps déchiré de Julien, toutes ces plaies béantes! C’est plus que je ne peux en supporter. Roger, monsieur Bavante, m’a raconté la chute et tous ces ressauts, il m’a parlé de chairs déchirées dans son dos, n’est-ce pas, Roger? » -« Horrible! Messieurs, dames; horrible! Nous n’étions plus encordés car la pente était inférieure à 90 degrés quand soudain le blizzard, le froid, plus de visibilité, faux-pas, la chute, pouf! Disparu. On n’est pas grand-chose surtout quand on a une si jolie épouse… je veux dire, laisser une veuve si jeune et mourir si bêtement en pratiquant ce qu’on aime. Le Tartuffo ne pardonne pas…glacier cruel, montagne homicide, inconscience, enfin, vous lisez les mêmes potins que moi… » -« Mais s’il est tombé dans une crevasse durant un blizzard, comment savez-vous pour les blessures? » demanda Sacro Saint. -« L’instinct du guide ne trompe jamais! Les blessures, dans le cas d’un homme marié, se produisent souvent au dos. » -« Monsieur Sacro Saint, vous devez nous aider. Votre prix sera le mien et je vous laisse toute latitude pour les détails techniques. Vous pensez qu’un monument avec des manchots, ce serait bien? Des manchots avec des piolets et une falaise qui s’ouvre comme un livre avec sa citation favorite gravée dans du granit des Alpes! Il avait acheté le bouquin autographié à Cavaillon… En plus, une grande dalle, des blocs et un simili glacier peint sur l’autre face de la falaise. Mmmm, ah oui, j’oubliais … un nain de jardin qui grimpe sur un des blocs! » -« Nous disons donc un nain, quelques manchots, des blocs, une falaise avec un glacier peint, une dalle avec une inscription funéraire et une citation. Jusque là, rien de plus simple! Nous avons des tailleurs de pierre certifiés qui sont, comme par hasard, des falaisistes. Le problème, madame Porte-Mine, c’est la conservation du bloc en question… la cryogénie est un art que nous ne maîtrisons pas encore… bien qu’avec du temps et beaucoup d’argent… accepteriez-vous que nous organisons des visites guidées sur la tombe du défunt? Le Monde de la Montagne serait sans doute intéressé à partager votre peine. »
-« Je savais que je pouvais compter sur vous,
monsieur Sacro Saint! Vous avez mon accord… j’en parlais justement à ce
coquin de Roger… Laissons les grimpeurs exprimer leur douleur… Montagne
cruelle! -« Une dernière chose, madame Porte-Mine : la citation, quelle est la citation? » -« * La montagne est à la vie ce que le chocolat est à la nutrition.* » « Du Haffner à son meilleur! Lucien adorait le bouquin. » Le Clos des Pissenlits inaugurait, un mois plus tard, une section réservée aux amoureux de la montagne. Lucien Porte-Mine était le porte-étendard de ce nouveau marché et on venait de partout admirer les prouesses technologiques qui le maintenaient surgelé pour l’éternité ou, du moins, tant que l’usine voisine utilise encore de l’azote liquide dans son procédé de fabrication. Le réservoir et ses canalisations avaient été aménagés directement sous le bloc gelé… Ludmilla ne s’est pas encore présentée pour admirer la sépulture de son bien-aimé : sa douleur est trop vive malgré le réconfort quotidien que lui apporte les visites de Roger Bavante. Henri Paul Sacro Saint fait maintenant une publicité active dans les magazines de montagne : on lui a même promis un dossier spécial enterrement dans une parution magazine de novembre! Tout cela pour une bière froide…
|
|||
|
|
|||
|
|
|||
|
|
|||