Avril 2006  

Bon Dieu !

© Jean Pierre Banville


 

BON DIEU, QU’EST CE QUE JE FAIS LÀ?

 

Vous savez comment c’est : on emplit la laveuse distraitement avec tout ce qui traîne dans le bac à lavage. On ajoute l’Arctic Power et on pousse sur le piton  pour ne revenir que bien plus tard… et s’apercevoir que les pantalons bleus de junior ont laissé une empreinte sur le chemisier lavande de Gère Mène.

C’est alors que la petite phrase assassine surgit dans notre esprit. Combien de fois elle a mentionné de laver son linge à part? Bon, il y a toujours la Sibérie. Quelques îles en Antarctique. Sous son lit, tiens, elle ne pensera jamais à me chercher là!

« Bon Dieu, qu’est ce que j’ai fais là? »

Ouais! Comme un mantra, on se répète cette phrase à chaque coup dur, à chaque moment d’inattention, à chaque gaffe.  

Adolescent, j’avais une conduite assez intéressante. Un soir, au pensionnat, j’ai mis la main sur des caisses et des caisses de rouleaux de papier de toilette. Stockées dans l’entrepôt au dernier étage. Je me suis donc décidé, la nuit même, à tout balancer par les fenêtres, un rouleau après l’autre et, en prime, les petits carrés avec.  Au bout d’une demi heure, la rue devant le collège était blanche, pleine de papier. Des rouleaux, tels des banderoles, pendaient de toutes les ouvertures du cinquième étage. Avant de retourner à mon lit minuscule dans un dortoir de 100 personnes, j’ai eu cette vague pensée.

« Bon Dieu, qu’est ce que je fais là? »

Je n’ai pas été pris. Pas plus que la fois où j’ai défénestré les statues de plâtre (St Joseph, la Ste Vierge, le Sauveur en Sacré Cœur) du troisième étage. Ni la fois où j’ai dévissé plusieurs lits tout en laissant les sommiers de fer en équilibre instable sur leurs pattes. J’en ai fait des vertes et des pas mures mais, à chaque fois, il y avait cette petite voix.

  « Bon Dieu, qu’est ce que je fais là? »

Je sais ce que pensaient les soldats de Napoléon, tous en carré, quand ils voyaient les masses d’Allemands et de Russes foncer vers eux. Même chose quand les légionnaires du Divin Jules faisaient face à des hordes gauloises. Je vous défie de goûter à la cuisine de ma mère sans vous poser la question… et elle le sait… elle n’a jamais aimé la cuisine!

Je me suis posé la même question lors de plusieurs relations. Je me la pose aussi, la face dans la vitre, dès que je suis en congé et qu’il fait un temps de chien. C’est à dire souvent car nous sommes ici aux confins de la planète et la neige n’apporte que de la pluie; la noirceur, que la pénombre.

Si le monde était parfait d’immobilité, si nous étions comme les fourmis et les abeilles, alors cette question ne se poserait pas. Nous serions toujours au bon endroit, au bon moment, à faire la bonne chose. Tout serait tellement plus facile : pas de désirs, pas de péchés, une communion parfaite avec la nature, l’Unité Absolue! Naturellement, vous savez tous que les fourmis et les abeilles ne ressentent absolument aucun plaisir… Zéro… des pulsions purement biologiques accomplies par des clones.

Nous ne sommes pas des clones. Et même si…, l’esprit humain ferait que le clone serait différent de l’original car on ne peut refaire l’expérience d’une vie. Nous naissons, nous mourons et dans l’entredeux nous avons une vie de liberté : nous pouvons jouer nos cartes comme bon nous semble. Nous recherchons le souverain bien qui est le plus souvent associé au plaisir, nous expérimentons et, de ce fait, nous grandissons à travers nos expériences.

Souvent je me suis retrouvé suspendu au bout d’un fil, tenant à la main une grosse perceuse, accroché à la paroi par un crochet tendu qui vacille et menace mon intégrité physique. Il fait chaud. Les bestioles me sucent le sang. La sueur me coule dans les yeux. J’échappe la plaquette que je voulais poser. Le temps file et Gère Mène m’attends sans doute avec une brique pis un fanal à la maison. Je suis à bout de force. Et je pense :

« Bon Dieu, qu’est ce que je fais là? »

Et bien la réponse vient immédiatement, dès que je suis revenu sur terre. Maudit que j’ai eu du plaisir! Je me suis enfin senti VIVANT !!! J’avais l’ultime contrôle sur ma vie, le dernier mot sur mes décisions. J’étais enfin le maître de ma destinée. Je craignais pour mieux surmonter. Je doutais, mais surmonter ce doute pour aller plus loin, pour me dépasser et vaincre mes peurs, m’amène une satisfaction que les bien-assis, qui n’ont de décisions que quand tondre leur gazon et quoi choisir entre poulet et poisson, ne ressentiront jamais. Ils peuvent se poser la même question que moi … mais le déclencheur – disons la lessive- n’a pas le même impact sur la vie du décideur.

Bien entendu, il faut relativiser. Grimper au Col du Goulot n’a pas le même impact que faire le solo du Jannu durant la mousson. Et ce dernier n’a rien à voir avec le fait de tenir le rang lors de la bataille de la Moskowa. Ou Wagram. Ou passer le Pont d’Arcole.

Mais, même à cette époque, on s’engageait pour vivre une vie hors du commun!

Je me dis que tant que je me poserai la question fatidique, je ne serai pas blasé. Il existera une attirance certaine vers la Vie comme je l’entends. Et je ne dois pas être seul car vous tous, des blocs de Bleau ou Annot aux faces nord des Alpes, vous vous posez tous la même question. De temps à autre. Avant de vous lancer dans les rappels qui vont vous mener vers le gîte et la chaleur, la soupe et le café. Avant de faire ce jeté interminable vers ce petit à-plat. Avant de progresser vers ce point, oh! si loin…

Nous avons le choix de vivre comme les fourmis ou les abeilles. Il y a une reine – tiens, comme ici à la maison – et beaucoup de travail – tiens, comme ici à la maison … On ne s’y ennuie pas. Ca me rappelle la vie de mon père, une vie sans plaisirs mais une vie ordonnée et sans surprises. Une vie sans rêves avoués, une vie de conformité.

L’évolution ne se fait pas sans heurts, sans doutes. Le plaisir ne se gagne pas à coup de demi mesures. La gloire ne s’accorde qu’à ceux qui tiennent la ligne, face aux boulets des Russes, aux traits des barbares gaulois.

Moi, je veux grandir. Devenir meilleur. Savoir tout. Sur moi et sur les autres.

Naturellement, j’ai des doutes. Des petits et des gros. Mais dès que je les vaincs, ces doutes, je me rends compte que je ne pourrai plus revenir en arrière, qu’une longueur de plus s’est ajoutée entre moi, mon père et les fourmis.

Je grimpe pour le plaisir. Pour le défi. En me dépassant, je gagne en plaisir mais aussi j’évolue et je deviens plus fort, meilleur, plus mature, plus conscient de la fragilité des choses qui m’entourent.

Je fais encore des erreurs, Ben, je sacre encore le blanc avec la couleur dans la laveuse, mais je gagne en profondeur. Je me pose la question mais je sais maintenant quoi répondre quand le doute, tout humain, m’agresse :

« Je vis! Tout simplement… »

Et c’est un plaisir.