Février 2006  

Cache Cache

© Jean Pierre Banville


 

Certains d’entre vous vont me demander ce que j’ai reçu à la St Valentin…

Tenez-vous bien! Gère Mène est arrivée à mon bureau et a déposé, devant l’ordinateur, un morceau de fromage bleu. Un triangle de fromage qu’il me fera plaisir de photographier pour que l’affront reste à jamais dans la mémoire de l’humanité.

Oui… l’apex de la séduction ne passe pas par des huiles chaudes et odorantes enduites sur un corps mais bien par un petit morceau de bleu… Un peu fâché, je suis immédiatement sorti de la maison pour me rendre à la salle d’escalade et y construire une 8a vicieuse, un exutoire à ma frustration. Ne profite-t-elle pas de mon corps d’athlète qui sert majoritairement à pelleter les bancs de neige s’accumulant dans l’entrée? De la puissance de mon cerveau qui s’use à force de s’imbiber de l’horaire de la TV?

Je devrais faire une plainte en justice pour faux et usage de faux! On m’avait promis bien plus.

Mais quand on commence à judiciariser une activité comme la séduction, qui sait où ça peut mener? Il est des activités qui se policent d’eux-mêmes et comme l’a déjà dit l’un  de nos premiers ministres : « l’Etat n’a pas sa place dans la chambre à coucher »! Deux adultes consentant ont le droit d’y faire ce qu’ils veulent avec deux ou trois autres adultes, s’ils le désirent, et on se passe des détails. Fromage bleu compris.

Ma grosse peur, dans notre beau monde de la Montagne, c’est de voir l’Etat s’immiscer sur les massifs.  C’est de voir des gendarmes derrière les blocs, ou aux relais, ou bien cachés dans les crevasses, ou sur les sommets. C’est de voir la société en général et le gouvernement en particulier juger de la prise de risques et des décisions « contre nature » que certains d’entre nous désirent prendre pour poursuivre une ascension. Pour vivre leur vie.

Car si quelques uns déclarent une tolérance zéro envers les  « voyous » des pistes qui osent prendre le risque de sortir des sentiers battus… et bien il n’y a qu’un pas avant qu’un accident ne convainque la bonne société que la Montagne est un lieu impie qui ne doit être parcouru qu’avec diplômes et certificats, assurances de beau temps et de rocher solide, matériel fixe à toute épreuve, vêtements certifiés, bénédictions fédératives et dépôts de garantie.

Je ne parle pas de ceux qui dévalent une piste à une vitesse terminale : il est clair pour moi et beaucoup d’autres que le nivellement par le bas du terrain skiable et le rêve vendu d’un contrôle absolu par un débutant après quelques descentes sur des skis nouvelle génération sont les responsables de l’état de fait actuel.

Non… je parle des falaises et des montagnes et du fait que les secours coûtent chers au taux horaire de l’hélicoptère. Que les sauveteurs risquent leurs vies à chaque sortie. Que la presse fait ses choux gras des accidents et qu’un mort aide à vendre de la copie.

Je parle de ce que les gens normaux (!), bien assis dans leur salon à regarder le dernier film américain où l’on tue un acteur à la minute à grand renfort de sang artificiel, ne supportent pas l’idée de voir d’autres gens se fracasser au pied des parois ou se faire vaporiser par une avalanche monstre. Ils ne comprennent pas que des humains comme eux (!) puissent se mettre volontairement en danger, risquer leur vie et faire de la grosse peine à leurs proches, alors qu’ils pourraient être eux aussi en face du téléviseur à regarder le prochain génocide sur CNN.

Et c’est là le danger: pour plaire à cette majorité de spectateurs et rétablir un semblant  d’ordre, les politiciens n’ont qu’à légiférer et lancer leurs sbires dans une chasse aux trompe la mort. Rapide, facile et de bonne presse. Surtout que le désir d’encadrer nos pratiques passera par des fédérations qui sont assez ouvertes aux péages des « loisirs de neige non motorisés » et disposées à encadrer les adhérents pour ne pas qu’ils s’égarent. Les voyous ne survivront pas aux SAE et aux via ferrata d’office, aux carnets et aux cours de certification…

Ce ne serait pas ce fromage bleu qui nuit à ma digestion et amène ces idées noires?

Je ne sais pas… mais l’équation politicien/contrôle/voyous/montagne ne me dit rien qui vaille! Il y a un virage à droite qui s’annonce et les espaces de liberté seront les premiers touchés s’ils ne servent pas à glorifier l’état souverain, protecteur des valeurs d’une majorité qui sera on ne peut plus silencieuse. On ne peut écouter la télé réalité qu’en silence et le stratagème est connu depuis que les Romains ont inventé l’expression « du pain et les jeux »! Les spectateurs d’alors étaient assis, eux aussi…

Que dire de plus? Peut être que le droit à la prise de risques devrait être enchâssée dans la constitution? Garantie par les cours de justice? Mis en valeur par la société civile? Expliqué aux organes de presse?

Peut être que tous les ministres devraient être amenés en montagne sur une voie normale quelconque des Alpes puis pris en charge, en falaise, sur le site de Claret… J’imagine Lucien Berardini se tordant de rire du haut de son nuage!

Si on ne peut protéger notre liberté de vivre les pieds sur le bord du vide, nous serons bientôt réduits à jouer aux gendarmes et aux grimpeurs. Un cache cache nouveau genre.

Du fromage bleu… pour la St Valentin… à un Casanova comme moi.

Et dire que je lui ai acheté un beau sablier trois couleurs! Trois, quatre et cinq minutes…

Le temps, c’est la mesure de toute chose!

Et si ce temps dépasse les cinq minutes, un sablier, ça se retourne.