Décembre 2005  

Un verre de Claret

© Jean Pierre Banville



J’ai longtemps survolé le sud de la France en y observant les belles falaises qui découpent le paysage. Et bien, cette année, j’ai décidé de faire un arrêt sur l’une d’elle juste avant ma grande tournée mondiale.

Il faut dire que mon assureur alsacien purge actuellement une peine de prison pour bris de propriété publique. Il a tout simplement attaché un panneau « Escalade Interdite » au pare choc arrière de sa vieille voiture puis il est parti se promener dans le village voisin.

Naturellement, il n’aura pas de cadeaux à Noël.

On lui donnera ses cadeaux à sa sortie de prison… sauvons les Vosges verticales!

Donc je me suis décidé pour le site de Claret. J’en ai lu le plus grand bien et une courte visite en fin de journée va me permettre de me détendre avant la longue nuit.

Première critique : pas de stationnement pour les traîneaux!  Il faut les laisser en bas et faire bien attention à ne pas nuire à la circulation locale qui pourrait être choquée de se retrouver face à face avec un troupeau de caribous. Quelle galère.

Une courte montée par un sentier escarpé en espérant qu’il y ait quelqu’un pour tenir ma corde. D’en bas, le mur déversant est superbe et quelle vigueur dans les toits.

Tiens! Une inscription sur une marche : « Mort aux cons! »

Enfin… quelqu’un qui a compris que la nature fait dans le vague, surtout chez l’humain.

J’arrive au pied de la paroi : propre avec de grosse pierres pour y laisser son sac.

Ce que je fais illico car la montée m’a brûlé. A peine m’étais-je éloigné un peu pour lire une citation sur le rocher que j’entends :

-   « Dégagez! Ce rocher, il est à nous! »

Je me retourne et j’aperçois un petit rasta tout maigre et un vieil adolescent attardé aux cheveux blancs. Mais qu’est-ce qu’ils font ici?

-« Messieurs, ce rocher est autant à moi qu’à vous et d’ailleurs, j’aimerais vous mentionner qu’en toute théorie, vous ne devriez pas être ici! »

 -« Ca, c’est un arrangement avec la puissance céleste, valable uniquement pour la nuit de Noël. » me répondit le vieil adolescent.

-« Et d’ailleurs, puissance, puissance…il fait 8b au max avec sa grande robe et ses sandale! » rétorqua le petit rasta. 

-« Bon d’accord… je change de bloc pour mon sac mais vous m’assurez sur une ou deux voies. Vous pouvez encore assurez, quand même? Surtout vous, là, avec ce surplus de poids… un assurage dynamique s’impose et je crains que votre compagnon… »

-« A non alors… pas d’insultes parce que je suis trop maigre… vous avez vu le Rouzo? Il ne sort pas par grand vent! »

-« Oui, ça je connais, le Rouzo! Un garnement de la pire espèce qui n’aura pas de cadeaux encore cette année : il a écrit un numéro de téléphone sur le pare-brise de son voisin pas plus tard qu’hier. Au feutre indélébile… le numéro de la déchetterie… son voisin l’a poursuivi durant trente minutes avec un pot de goudron et un sac de plumes. Heureusement, il ne l’a pas rattrapé : avec les plumes et la saison de la chasse aux migrateurs! »

-« Allez Père Noël… un petit essai dans King of Bongo! Je vais assurer dynamique… à moins que vous ne préfériez quelque chose de plus facile? Il y a Tarzoon plus loin, une superbe 6b avec des bacs

-« Va pour Tarzoon! Un réchauffement sur ce beau rocher. Puis je vais essayer le Bongo. C’est combien? »

Le rasta se tourne vers la falaise :

 -« Un petit 6c équipé quasi école. Regardez tous ces points!»

Effectivement, il semblait y avoir pas mal de broches dans Bongo. Belle escalade et sécuritaire en prime.

Je sortis de mon sac harnais et chaussons et mon sac de magnésie spécial Noël. Et trois bouteilles de Fin du Monde.

-«  Allez, la meilleure bière sur la planète, une fois par année, vous ne pouvez pas me refuser ça! »

Le petit rasta fit sauter le bouchon de liège de la sienne.

-« L’éternité c’est bien beau mais c’est un peu sec… Lulu, tu veux que je te la débouche? » 

-« Fais donc ça… il faut rester hydraté dans le Sud. Tout ce soleil et ce vent, c’est quasiment l’enfer par beau temps. Et Dieu sait que l’enfer, j’ai passé juste à coté… vieux chicanier que disait le rapport…heureusement que j’ai discuté ferme avec le gars à la porte sinon je faisais de la spéléo ad mortam aeternam. »  

-« Allons, allons, Lulu… imagines! L’enfer est pavé de bonnes intentions et sera peuplé par la majorité des équipeurs du pays. Tu ne veux surtout pas être là quand Fara, Jaulin, Mussato, Piola, Graou et Baudry vont se retrouver ensemble dans un hot tub. Les démons vont virer fous. Et juste à coté, tu vas avoir les gars du CAF et de la FFME en train de discuter de la fusion prochaine de leurs piscines de lave! » 

-« Tu as bien raison, Hugh… ce sera plus chaud que le feu. En prime, on m’a soufflé à l’oreille que toutes les expéditions seront placées dans la même caverne Haute Altitude. Au moins ils ne leur laisseront pas de piolets entre les mains mais s’ils attrapent les fourches des diablotins… surtout que tout à coté il y a le gouffre Elite Escalade. Les anglais ont un nom pour ça : un ‘snakepit’! Vaut mieux être à Claret sous le soleil avec une bière de fin du monde… »

Moi, j’étais prêt pour Tarzoon. Quand c’est le temps d’y aller et en prime avec un assurage dynamique!

Premier point pas trop mal. Second point, c’est dur le petit toit. Le troisième point est un tantinet loin et je force comme une bête. Je mousquetonne et je reprends mon souffle.

-« Vous êtes sûr pour le 6b? La suite me parait pas mal plus dure! »

-« Délayez, Père Noël, délayez… la suite, c’est randonnée! »

Je délaie autant que possible ma reprise mais je ne peux pas y passer la journée. Une prise fuyante deux mètres plus haut me fait prendre un plomb du maudit. Mon gros derrière frotte presque qu’à terre : assurage dynamique qu’il a dit! Allez, on redescend…

Bel essai» dit Hugh  «allez, King of Bongo

Je vide la moitié de ma Fin du Monde, tire la corde et me dirige vers le pied de la voie. Je remarque qu’à quelques endroits il y a des ronds de feux de camp.

-« C’est pas dangereux, faire des feux ici avec tout ce soleil et la végétation qui est sèche ? »

-« Ben voyons Père Noël »  me répond Lulu  « personne n’est assez fou pour faire un feu ici… faut vous avouer qu’on s’amuse à pomper le Rouzo. Dès qu’il voit les ronds, il devient comme fou et expédie des messages partout sur la planète ! Jusqu’à la messagerie infernale qui est ralentie par le trafic internet. Le portier me disait que s’il ne se calme pas, on lui trouve une place juste à coté des profs du CREPS de Montpellier. Les profs vont avoir une perceuse et un accès illimité aux plaquettes : la voûte céleste ne sera plus jamais la même. Ils équipent jusqu’aux portes d’armoire chez eux !»

Au pied de la voie, je commence à avoir des doutes. Ce duo infernal me semble beaucoup trop honnête…

-« Assurage dynamique ; allez hop, père Noël… »

Beaucoup plus dur qu’un simple 6c… je soupçonne les drôles de m’avoir expédié dans un ‘sandbag’ de première grandeur. Premier point, deuxième point et je souffle comme un caribou, troisième point et je pense à utiliser mon sac à pof magique, quatrième point et…

-« Scélérats ! Faux jetons ! Canailles ! Ce n’est pas un vrai point, ça ! C’est du papier alu scotché sur le rocheeeerrrrr… »

Je prends une méchante débarque, de la Terre à la Lune, et je me ramasse regardant mon assureur dans les yeux, la tête en bas.

-« Que dites-vous de l’assurage, Père Noël ? Avez-vous une carte pour les Air Miles ? Je vais vous créditer quelques centaines de kilomètres…»

Le rasta se roule à terre en se tenant les cotes. On doit l’entendre rire du village.

-« Mes deux déjantés… je m’en doutais bien… vous n’êtes pas plus en congé que moi ! Vous avez fait le mur, n’est-ce pas ? Vous êtes en cavale de l’au-delà et personne ne va venir vous chercher ici, ça c’est assuré. Faire des tours pareils, et au Père Noël en plus, si vous n’étiez pas déjà disparus de ma liste, soyez assurés que vous seriez privés de cadeaux ! »

-« On peut bien vous l’avouer à vous… Lulu et moi on n’en pouvait plus de se promener toute la journée de long en large dans toute cette perfection sans entendre un gros mot, sans pouvoir pincer une de ces petites saintes, sans toucher un peu de rocher chaud. Alors on a attendu que la porte soit entrouverte pour filer à l’anglaise et revenir faire un tour… on attends le Rouzo depuis hier… il va avoir une de ces frousses ! »

-« Vous ne pouvez pas rester ici ! Imaginez que ça se sache que Claret est hanté… les magazines d’escalade vont faire des articles sur la falaise et toutes les prises vont se patiner à la vitesse de l’éclair. Tout le monde voudra vous apercevoir. »

-« Oui Père Noël mais Hugh, il aime bien le coin et la vue sur la vigne. Et que pourrait-on faire sinon hanter les surplombs ? C’est ce qu’on a fait toute notre vie… »

Je me suis mis à réfléchir. Je ne pouvais pas laisser ces deux énergumènes en liberté sur Terre : ils allaient poser de faux points sur la majorité des voies, mêler des cordes, cacher des chaussons, faire disparaître des topos et foutre la pagaille sur un max de sites connus et à découvrir. Si seulement ils avaient décidé de jouer au golf !

-« Ok les deux Bongos, voilà mon offre : je vous engage comme assistants du Père Noël pour le reste de… de quoi ? disons assez longtemps… vous aurez de la Maudite à volonté, quelques bons crus, vous pourrez conduire le traîneau et fréquenter les Lutins. Mais attention… on ne tripote pas…on ne lutine pas non plus. Vous serez responsables de la section Montagne et Escalade de la fabrication et distribution des cadeaux : vous savez bien ce que tout ce monde là aime ! Et vous pourrez m’assurer durant les vacances mais pas d’entourloupes sinon je vous retourne d’où vous venez. Le travail commence immédiatement : vous livrez votre secteur et passez me chercher pour la suite

Les deux sapajous se regardèrent.

-« On va manquer le Rouzo mais on accepte… on repassera pour la Fête de Claret et on poussera son auto en bas du petit cap, juste pour rire! »

Je ramasse mes affaires puis direction le bas de la falaise et le traîneau. Les caribous piaffaient d’impatience et je dus leur faire comprendre que Hugh et Lulu allaient piloter une petite demi heure.

-« Allez, bonne route vous deux et soyez prudents dans les virages ! »

-« Soyez tranquille… » et le traîneau s’envola.

J’entendis vaguement la suite :

-« Hugh… trouve le cadeau de Paragot ! On va lui refiler une tonne de charbon. Ensuite ce sera le tour d’Edlinger… on va lui refiler une perruque. Puis le gars de Grimper et Fara… »

Le traîneau était déjà loin dans le ciel. Inutile de paniquer… je vais descendre au village et prendre une Leffe pression sur la terrasse. Il y aura sans doute quelques mécontents au réveil mais ça leur apprendra à se chicaner tout le temps !

Je marchais tranquillement quand une voiture passa en trombe. Un petit maigrichon au volant. Une seconde voiture le suivait de près. Le conducteur agitait un oreiller de plume par la vitre ouverte. Un numéro de téléphone écrit au feutre bariolait le pare brise.

Non, le Rouzo n’aurait certainement pas de cadeaux ce soir…

- © Pierre Rouzo -