| Juin 2005 |
|
||
|
Complètement sauté. |
© Jean Pierre Banville |
||
|
|
|||
|
La paroi de St Ciboire surplombe le village de Haute Provence : un long mur vertical de 90 mètres et des sentiers qui sillonnent la montagne. Un site idéal pour l’escalade sportive et le tourisme d’aventure. Le village de St Ciboire doit son renouveau aux nombreux touristes qui y viennent pour profiter de sa nature généreuse. Il faut bien dire qu’une économie basée sur l’élevage du mouton n’est plus rentable et que s’il faut tondre quelque chose, aussi bien tondre les touristes qui affluent dans le village. Un déjeuner dans l’unique bistrot – un quignon de pain, de la confiture et un café – y coûte la modique somme de 10 Euros. Une chambre dans une ancienne grange rapporte plus par nuit que les moutons qui y passaient l’hiver. Bref, le virage vert représente en fait la couleur des touristes qui retournent à la maison après leur semaine de grimpe. Mais, bon… les voies sont superbes! Jacques Clystère en était à la deuxième longueur de « Maman Fonfon » et se souciait peu des 20 Euros payés pour la galette du pays servie au dessert la veille. Le calcaire était patiné à souhait et chaque mouvement lui demandait une bonne dose de contrôle mental pour ne pas crier. Heureusement, il ne lui restait que quelques mètres pour arriver au belvédère du sommet. Un petit rétablissement et… -« Ca vous dérangerait de vous déplacer un peu vers la droite? » Jacques leva les yeux vers la balustrade. Un homme d’une trentaine d’années s’y tenait, mais à l’extérieur, coté vide, serrant très fort la main courante. -« Oui, ça me dérangerait… voyez-vous, je dois aller rejoindre les ancrages qui sont à vos pieds! D’ailleurs, si j’étais vous, je traverserais de l’autre coté de la balustrade. Vous pourriez tomber! » -« Foutez-moi la paix et laissez-moi passer! Je vais me jeter en bas! » -« Stop! Stop! Eh, je suis ici moi, monsieur, et j’ai besoin de me rendre à ces ancrages. Vous n’allez toujours pas être la cause de ma chute? Je peux me blesser gravement.» -« Laissez passer que je vous dit! J’en peux plus d’attendre… deux heures que je suis ici et voilà que je suis prêt à sauter puis vous arriver par surprise et vous vous mettez dans mon chemin. » -« Attention là! Je suis à bout de force et même si je me déplace un peu, vous allez quand même atterrir sur la tête de mon copain cinquante mètres plus bas. Vous n’allez tout de même pas être responsable de mort d’homme! Laissez-moi monter aux ancrages. Et d’ailleurs, c’est quoi votre nom?» -« Valère Sébile! Ça vous fait rire? Tout le monde rie de moi depuis que je suis petit. Personne ne me prend au sérieux. Le problème, il est là! Aucun respect… -« Bon, Valère, laisses-moi mousquetonner cet ancrage et on en reparle après. » -« Monsieur Valère! Vous voyez, vous sortez de n’importe où et vous faites comme les autres. Je vais quitter cette vie même si je suis sûr qu’ils vont faire une faute d’orthographe sur ma pierre tombale. Bon, d’accord, allez mettre votre machin dans l’anneau mais surtout ne me touchez pas !» Jacques Clystère se hâta de faire les derniers mouvements et de mousquetonner le relais. Il posa sa vache, équilibra son matériel et cria à son ami Ludovic de monter. Il ne quitta pas des yeux ce Valère qui oscillait entre la vie et la mort. -« Je fais monter mon ami, monsieur Valère. Vous savez, il est médecin… il pourrait vous aider. » -« Une autre personne sur ce belvédère! Mais c’est la foule! Je déteste la foule… et les médecins ne peuvent rien pour moi : depuis que j’ai perdue Lucette, plus rien n’a d’importance. C’était le seul être qui me considérait à ma juste valeur. Jamais une critique! » Jacques continuait à avaler la corde en espérant que Ludovic comprenne la situation en passant le petit bombé qui cachait le sommet. Il allait avoir besoin de son aide… -« Regardez, monsieur Valère, ça arrive à tout le monde de perdre un être cher. C’est une déception passagère : la vie continue et il faut être fort car, quelque part dans ce monde, se cache peut-être une autre Lucette! Et sauter maintenant ne servirait qu’à blesser grandement mon copain qui est directement en dessous de nous. Gardons notre calme et on va trouver une solution.» -« On voit bien que vous n’y connaissez rien. Vous perdez votre temps à grimper ces falaises alors que, sans doute, des personnes qui vous aiment vous attendent chez vous. Avez-vous un cœur pour les quitter ainsi et mettre votre vie en danger? Pourquoi ne pas leur donner un peu d’amour? Moi je me suis sacrifié et voilà où j’en suis… aucun respect et plus de Lucette. Je suis un homme fini!» « Plus de doutes », se dit Jacques, « il est complètement attaqué et va nous faire perdre la journée. J’aurais bien dû aller à St Bauzille... » La tête de Ludovic passait tout juste le bombé. Jacques lui fit un vague signe de la main en espérant qu’il comprenne rapidement. Tout en bas, il voyait la place du village où se prélassaient, sur la terrasse du bar, quelques touristes qui trinquaient en espérant assister à une chute spectaculaire. L’escalade comme sport de démonstration! -« Votre ami arrive. Je vais enfin pouvoir en finir! » -« Valère! Valère! Attends… ne commet pas l’irréparable! » Une belle blonde arrivait en courant au belvédère. Sans doute Lucette qui était revenue à de meilleurs sentiments… -« Chérie! Laisse-moi avec ma peine… » -« Mais…Valère… j’ai retrouvé cette pauvre Lucette! Elle était à manger du poisson avarié derrière le bar de St-Ciboire!!! Regarde… notre amour est ici, dans mes bras! » Jacques tourna la tête et, du coup, sa main quitta la plaque frein. Ludovic en profita pour zipper sur le calcaire patiné et pris un plomb de 10 mètres. Heureusement, il sortait du surplomb et il ne frappa que le vide existentiel.
Jacques n’en revenait tout simplement pas : la « chérie » tenait dans
ses bras un chat persan tondu pour qu’il ait l’air d’un lion. Un lion
miniature et assez obèse en prime… Valère passa d’un coup du coté sécuritaire de la balustrade. -« Lucette, ma Lucette…coquine! Papa ne vit que pour toi… qu’est-ce que tu as été faire derrière ce vilain bar à manger du thon avarié? Tut, tut, tut… il faut te conduire chez le vétérinaire car il y a ces vilains vers. Je vais te soigner, moi : plus rien que des aliments équilibrés et de la télévision les après-midi. J’aurais dû avoir plus d’attentions à ton égard. Impardonnable, je suis impardonnable! » Valère saisit le chat et le sera contre son cœur. -« Excusez… on peut grimper maintenant? Mon copain s’est quelque peu éraflé en tombant…» -« Mon vieux, faites ce que vous voulez : on est dans un pays libre et si vous voulez mourir en escaladant des falaises, c’est votre affaire. Asociaux …vous êtes des asociaux, des marginaux qui n’aiment personne sauf vous-même. Pas capable d’aider une créature sans défense : vous ne faites que détruire la nature qui vous entoure avec tous ces ancrages et ces sentiers. Je vous hais et ne vous salue pas! » Jacques Clystère aida un Ludovic un peu sonné à regagner le belvédère. La voie se nommait : « La voie des bêtes » Il en était maintenant convaincu!
|
|||
|
|
|||
|
|
|||
|
|
|||