Juillet 2006  

Cupide don

© Jean Pierre Banville


 

Par amour et pur désintéressement, le pauvre Bruno passera ses vacances à aménager son terrain, d’une immensité comparable aux steppes mongoles, et ira même jusqu’à en niveler une petite parcelle pour y installer une piscine digne du Lac Baïkal.

Par amour!

Sa blonde le lui a demandé…

Moi, je suis pas pire. La mienne ne me demande que de laisser un site d’escalade exceptionnel durant une semaine pour aller, en famille, dans l’île du bout du monde qui accueille le chalet/résidence secondaire/ héritage. Vous savez… l’endroit le plus plat du pays… capitale de la mousse de tourbe et des fruits de mer.

Depuis un mois que je m’achète, en secret, une foule de livres sur des sujets aussi divers que l’origine de la conscience ou les institutions psychiatriques anglaises au 17ième siècle. Quelques romans policiers. Une histoire de la ville de l’amiante, Asbestos. Tout pour réussir à me garder actif intellectuellement.

Est-ce que je pouvais refuser?

Ben voyons…

Comme la canicule, l’orage, la tempête de neige… la blonde est ce que les assureurs nomment un « Act of God »!

Heureusement, moi, je ne crois pas en la Divinité donc je vais revenir au plus tôt et me remettre à l’ouvrage. J’ai deux maîtresses et une petite copine…

La Blonde, la Grimpe et la connaissance.

Chercher à me priver de l’une équivaut à me perdre.

Mais tous n’ont pas ma foy.

Combien de grimpeurs sérieux se laissent séduire par le chant de sirènes et plongent dans des abîmes d’où ils ne ressortiront que comme père de famille responsable et propriétaire du gros lot maison/chien/cabanon? 

Combien de grimpeurs ont perdu leurs âmes sous les caresses d’une Agrippine?

Combien ont abandonné leur passion du vertical suite à un baiser et la promesse de milliers d’autres?

Je sais : tous vont dire que ce n’est que passager. Que dans quelques heures, quelques jours, quelques mois ou dans d’autres vies, ils reviendront aux falaises et aux sommets et ne sacrifieront plus aux faux dieux. Peine perdue… un seul revient parmi les cent succombant aux charmes d’un regard.

Tout ceux qui se disaient forts, tout ceux qui auraient bravé les affres de l’altitude, les chutes de pierres et les avalanches, les prises patinées de Cavaillon et le conglomérat de Mont Dauphin… un sur cent revient à la raison…

Ah…les prises de Mont Dauphin… de gros cailloux bien ronds dans un ciment ferme…

La patine de Cavaillon telle une peau blanche et moite tendue sur des côtes…

Et le grès du Windstein, tout en courbes qui vous oblige à un style fluide d’oppositions et de serrements…

Comment tous ces grimpeurs peuvent-ils laisser en friche une telle géologie?

D’autant plus qu’elles ne vieillissent qu’à une échelle géologique, ces falaises, et qu’on aura tous rejoint le substrat avant une modification notable!

On me mentionnait le cas d’un grimpeur alsacien qui, perclus d’amour, n’arrivait qu’à grand peine à lire les étiquettes des crus locaux sur les bouteilles. Il n’y voit que le nom de l’adorée. Les numéros de téléphone des amis se transforment, comme par enchantement, en un seul et même assemblage de chiffres qui conduit à des lèvres charnues murmurant : 

-« Méthode (nom fictif), reviens-moi au plus tôt, chaque minute est souffrance sans ta présence! »

Le pauvre Méthode est maintenant coincé dans les rets d’un pêcheur d’âme. Aura-t-il la force de revenir à une réalité qui soit verticale que virtuelle?

Car, dans quelques années, la même voix murmurera :

-« Méthode (nom fictif), je reviendrai au plus tôt… pendant ce temps, change les couches de junior, fait la vaisselle et le lavage et pense donc à nettoyer le sous-sol de toutes ces vieilleries de montagne : je suis chez l’esthéticienne et puis je vais chez le coiffeur. J’ai pris les quarante Euros qu’il te restait dans tes poches pour acheter un cadeau à ma mère… »

En vérité, en vérité, je vous le dis…

Soyez forts! Refusez les compromis de plus de trois jours, revenez à votre passion première car le rocher est ferme mais la chair – assez plaisante, je l’avoue – ne représente qu’un bien accessoire qui n’est pas le Souverain Bien des philosophes.

Le souverain bien, c’est le Vertical!

Et, non, pas le magazine… le vrai Vertical, celui qui élève votre âme et qui ne vous laisse pas les fins de semaine avec les enfants pour aller voir sa mère souffrant d’allergie aux pissenlits. Le Vertical de la Grimpe, le Vertical de la passion du sommet, le Vertical du vide sous vos pieds!!!

Combien avons-nous perdu de vocations? Combien avons-nous perdu de grimpeurs d’exception qui, au lieu de brasser la neige d’altitude pour faire la trace vers un sommet glorieux, ne brassent plus que le lavage et des idées noires à la fin du mois?

Combien de Bruno qui peinent sous le soleil pour bâtir un futur dont ils ne profiteront qu’à peine, usés par tous ces labeurs, amenés au tombeau trop jeunes et sans la moindre parcelle de mémoire collective.

Quel gâchis!

La période des vacances est un moment particulièrement dangereux : toutes ces tentations, tous ces corps ondulant à la brunante. Soyez ferme dans vos résolutions! Le 8b, lui aussi, possède de bien belles courbes et vaut la peine d’être grimpé.

Ecoutez les conseils éclairés d’un vieux briscard!

Grimpeurs, protégez vos arrières : Cupidon est à l’affût...

Je vous laisse! Je viens de voir l’heure au bas de l’écran : Gère Mène arrive dans une heure et il me reste à arroser les plantes, aller chercher l’extraterrestre, attraper une mouche pour l’araignée de compagnie du dit extraterrestre, nourrir le poisson et assembler le ventilateur ‘Made in China’ que je viens d’acheter dont il va sans doute manquer des morceaux: c’est toujours le cas.

Vivement les vacances!

La mer.

Et le retour.