| Janvier 2007 |
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Fin damnée |
© Jean Pierre Banville |
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A quelques heures de la nouvelle année, on serait
en droit de prendre des résolutions qui serviront de phares
durant les 365 prochains jours.
Je n’en prendrai qu’une: - Ne jamais revivre une année comme celle que fut 2006! Illusions, déceptions, trahisons. Recul sur tous les fronts. Argent, travail, famille, futur: tout semble se diriger à la vitesse de la lumière vers la galaxie la plus proche. Sans moi! Heureusement, je crois en une certaine immanence de la justice - étrange pour un athée mais ce n’est sans doute que l’effet des probabilités : un mécréant demeurera toujours un mécréant et se fera ultimement remettre à sa place. On est loin de l’escalade… moi aussi… le réchauffement climatique fait qu’il n’y a pas de glace ou si peu… mes bottes de glace demeurent sagement dans leur coin en attendant des jours meilleurs.
Le rocher… ben oui… il fait trop froid! Reste le gym…………………………… Hier, je suis passé deux fois au gym. Quatre heures en tout. Cinq heures. Cinq heures à respirer de la magnésie et à visser des prises sur des murs vieillots. Cinq heures suspendu à une corde au-dessus des fêtes d’enfants qui se succèdent de 9am à 20 heures. Je ne vous dis pas le bruit, les cris stridents, les hurlements de peur plus ou moins feinte. Ailleurs ce sont des couples qui luttent contre des prises ¨ placées à l’envers ¨ mais surtout contre eux-mêmes: s’il existe une cause de divorce évidente, c’est le fait de grimper en salle avec sa blonde ou son chum! Au fond de la salle, les petits jeunes qui reluquent les quelques filles venues à deux pour passer la soirée. Tels les primates qu’ils sont, ils jettent de puissant cris à chaque effort anticipé pour attirer l’attention d’une femelle. Dans le local attenant, la salle de bloc, une rangée de zombies s’étirent sur les matelas en attendant le moment d’essayer les quatres mouvements qui les rendront célèbres - pour la soirée - en cas de réussite. Un épais nuage de magnésie leur garantit des poumons d’une blancheur éclatante … je ne vous parle même pas des discussions sur ce matelas… Je tente d’engager la conversation avec tout ce monde-là. La pire barrière est celle de l’âge: si je suis - relativement - vieux, pourquoi est-ce que je voudrais leur parler? Je dois être un pervers ou du moins l’idiot de service qu’on attache au bout d’une corde pour le mettre hors d‘état de nuire. Quand j’arrive à briser la barrière des générations, une des premières questions que je pose est: ¨Vous grimper où, dehors???¨ La réponse est simple, claire et unanime dans 98% des cas: ¨Nous… on grimpe pas dehors… on vient ici pour le fun, pour voir nos amis, pour essayer quelque chose de nouveau, pour meubler nos soirées. L’été on va se baigner, on fréquente les terrasses, on fait du kayak et de la planche, de la randonnée et du camping, puis il y a le mountain bike et les barbecues le soir. Et on prend des vacances, deux semaines sur une plage et il y a le festival de jazz et le festival d’été et le festival de l’humour. Et on va à la pêche avec la famille une fin de semaine en août. Et le festival des montgolfières et le village vacances avec ses glissades d’eau. On n’a pas le temps de grimper dehors et en plus c’est dangereux ! On est allé faire de la moulinette une fois sur un site en ville mais on voit pas les prises… imagine: on faisait 5a alors qu’ici, au gym, on fait 6b facilement!!!¨ Cette conversation n’est pas imaginaire. Ou à peine: je n’ai fait qu’additionner les quelques raisons de la litanie qu’on me défile. Et on ne peut accuser les SAE d’organiser des programmes massifs de transfert de compétences vers la falaise. Encore moins d’organiser des sorties pour profiter du beau temps et du rocher chaud. Non… les SAE tentent de garder les clients heureux et en forme à l’intérieur de leurs murs. C’est d’ailleurs leur mission commerciale! Est-ce que les fédérations encouragent le transfert SAE - falaise? Non… les murs intérieurs n’existent que pour supporter leur volet compétition, celui qui donne aux fédérations la plus grande visibilité tant dans le milieu de la grimpe que dans le ‘’monde extérieur’’. C’est de bonne guerre. C’est leur intérêt… Est-ce que les grimpeurs de SAE sont responsables du fait que l’escalade soit devenue une activité de masse? Sont-ils responsables du fait que des voies sont équipées aux deux mètres? Sont-ils responsables du fait que tous les sites soient bondés et tous les stationnements cordés de voitures? Non. Bien entendu. Parce qu’aucune de ces affirmations n’est correcte. L’escalade, pas plus que la montagne, n’est devenue une activité de masse. Elle s’est démocratisée du fait de la disponibilité de l’équipement, de son coût abordable, des facilités de transport. Un jeune gars venant d’une famille pauvre peut maintenant penser se rendre à une falaise pour y pratiquer une activité stimulante. Mais il n’y a pas plus de monde, en moyenne, car la tranche de gens que la grimpe intéresse au point de devenir un loisir récurrent est sans doute constante dans la population. On ne fait pas la queue aux portes des locaux CAF ou FFME … Il me reste encore à voir une région où la majorité des voies sont équipées ¨école¨ . Il y a eu des erreurs d’équipement, des dérapages. Mais d’une logique primaire qui voulait qu’on ait cinq points parce qu’on avait pas d’argent pour en acheter un sixième alors on en posait cinq sur 30 mètres… logique économique … on est passé au modèle progressif qui veut qu’on équipe une 5b pour une personne qui grimpe 5b et possédant les limitations d’un grimpeur débutant. On équipe une 6b pour un grimpeur qui possède les compétences du 6b - et ces compétences ne comprennent pas un entraînement pour devenir un homme-canon et tomber de 15 mètres… Et on équipe une 8a… well, on équipe une 8a suivant les quelques prises permettant de mousquetonner et il n’y en a pas des tas. Ce n’est pas de l’aseptisation: c’est une logique d’équipement respectueuse des acquis des grimpeurs. Novices, intermédiaires , experts et sans la contrainte du manque d’équipement même si, dans mon cas, je paie depuis des années pour tout l’équipement posé. Et je ne suis pas le seul… Il y a bien quelques sites qui sont bondés. Des sites populaires en hiver tel St Bauzille… quelques sites phares en été tel Cavaillon (bonne année!)… des sites qui veulent profiter du tourisme d’escalade tel Orpierre ( très beau…). Mais pour le reste, si quelqu’un veut la paix, le calme, la solitude, il existe des tas de sites qui ne voient pas un chat en semaine. Il y a des massifs vides de grimpeurs. Et de plus en plus… Rares sont ceux qui veulent marcher plus de dix minutes sur terrain plat. Pour une voie semi-alpine de plusieurs longueurs suréquipée en 6a, on en trouve une dizaine équipées comme dans le bon vieux temps à qui veut bien marcher dix minutes de plus. Et ce ne sont pas les grimpeurs en salle qui iront démocratiser ces parois. Les aseptiser. Pour un Kronthal, combien de Rocher Philippe? Pour un Castillon, combien de Palais? Bon… je ne vais pas convaincre les obsédés de la théorie de la conspiration qui veut que les grimpeurs en salle veulent prendre le contrôle des falaises de notre pays. Et changer l’éthique immuable de l’escalade, un dogme digne du Vatican et de l’Opus Dei. Il y a de la place pour tout le monde. Il y en aura durant toute l’année 2007. Demain je retourne à ma SAE favorite. Pour prendre ma dose de magnésie quotidienne et y rencontrer des gens que je ne verrai jamais au pied des falaises tant en glace qu’en rocher. Il ne faut pas avoir peur des personnes qui pratiquent un sport légèrement différent… celui qui fait de la bicyclette de montagne doit-il craindre le cycliste sur route? Le skieur de descente n’est que le cousin du skieur de fond et certainement pas son concurrent. Les montagnes et falaises sont à ceux qui les fréquentent. Et il y a de la place… Bonne année 2007 Jean Pierre
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