| Aout 2005 |
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La dérive des continents |
© Jean Pierre Banville |
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Non, le téléphone ne sonne pas. Je regarde l’afficheur dès que je pose les pieds dans la maison et l’instrument, bête, ne m’indique qu’un gros « 0 ». Est-ce un jugement de valeur de la part d’un appareil ménager? Le réveil de l’intelligence machine? Donc pas encore de travail et, avec cette pluie qui tombe, mon moral est bas. Tellement de projets à équiper, tellement de livres à lire, tellement d’endroits où aller. Mais pas d’argent. Si seulement le téléphone pouvait sonner et m’apporter de bonnes nouvelles! Non que je regrette de perdre un emploi pour en trouver un autre : je ne pourrais survivre à la monotonie des « bien assis » qui cuvent leur vie professionnelle derrière le même bureau durant vingt ans. Vingt ans! Mais ça fait plus de vingt ans que je travaille… je vais avoir cinquante ans dans quelques jours!! Je pensais bien faire des extravagances pour mes cinquante ans. Aller en Egypte ou au Pole Nord. Prendre une année sabbatique et conjuguer escalade et archéologie. Voir paraître mes chroniques sous forme de livre. Equiper une voie de vingt longueurs. Lancer un magazine. Rencontrer Edlinger. Il semble bien que ce sera pour mon prochain demi-siècle… Je compte bien faire comme une grande tante qui s’était promise d’enterrer tous ses dénigreurs. Elle feuilletait les avis de décès à tous les jours pour savoir où elle en était rendue avec sa liste. Et elle a réussi à force d’années.
Je
vous révèle tout cela parce que j’ai réussi à expédier Gère-Mène en
camping avec le petit bizarre de la maison. Avec elle qui rode derrière
mon épaule, il faut que je surveille ce que je vous révèle de ma vie.
Vous auriez dû les voir partir ce matin : la Toyota était pleine, les
bancs arrières baissés, la plate-forme couverte de gros sacs remplis de
tout le matériel possible et imaginable. Et, devinez quoi… ils ne
couchent qu’une nuit dehors! Dehors, c’est vite dit : l’auto possède une
tente intégrée et ils couchent à l’arrière tout en ayant la tente
(capacité de 5 personnes) pour y mettre leurs bagages. Et ils en ont
bien besoin… il y a assez de charges pour 10 porteurs! Donc, exit mon âme damnée pour 36 heures. Plus de censure et plus de coups de chaudron. J’ai mélangé le blanc et la couleur dans la laveuse, j’ai mangé du Nutella à la cuiller, j’ai laissé mes livres traîner dans le salon. A cinquante ans, je suis libre. La vie s’offre à moi comme si j’en avais dix-huit. C’est – presque – une extravagance! On en fait des choses en cinquante ans. On en voit passer du monde. On a le temps d’avoir des convictions et de modifier ces mêmes convictions une fois par décennie. Certains le font. Certains changent même de convictions sous l’impulsion du moment ou selon le groupe qui les entoure et ce, dans la même journée. Loin de moi ce travers : je suis ce que je suis, je m’assume, tout en étant capable de reconnaître que je n’ai pas le monopole de la vérité. Transparent, oui; dogmatique, certainement pas! C’est une insulte à l’intelligence. Le pire étant le dogmatique utopiste… le refus de la réalité pour une création de l’esprit illusoire qui n’est pas supporté par les faits. Mes « extravagances » souhaitées ne porteront jamais sur la faim dans le monde, la démocratie en Irak ou le travail des enfants en Asie. Je me veux humaniste mais certainement pas utopique. Je pourrais tout aussi bien demander de grimper « Hotel Supramonte », un beau 8b de 400 mètres en Sardaigne! Expériences, convictions, désillusions… Et la passion? La passion de l’escalade qui frise l’obsession. Une passion qui m’a amené sur des sites merveilleux, une passion qui m’a fait rencontrer des personnes fantastiques (et les pires idiots…), une passion qui a nourri mon intellect, une passion qui m’a amené à vivre et non pas à vivoter dans la bulle purement artificielle de notre société moderne. Le ski alpin à très haute vitesse apporte ce même sentiment de parfait contrôle sur sa destiné : la pression mesurée sur les carres dans un virage à quelques dizaines de centimètres des arbres; la chute contrôlée car c’en est une; le souffle du vent sur le visage et la pression de l’air sur le corps; le crissement de la neige sous les skis lorsqu’ils touchent. C’est voluptueux et, à la limite, une drogue. C’était trop pour la société! Essayez maintenant de skier vite en station : vous perdez votre billet dans le temps de le dire. Tout le monde skiant de façon intermédiaire sur des pistes qui ont toutes le caractère et l’uniformité de la profonde dépression. La sécurité par la médiocrité! Les sensations y sont banalisées à un point tel que les jeunes préfèrent maintenant utiliser des mini-skis « Blades » plutôt que de chercher le parfait contrôle d’une descente faite à une vitesse terminale. Le ski et ses dérivés étant un sport de masse pratiqué dans des stations aisément surveillées, quoi de plus naturel pour la société que de limiter notre contrôle sur nos propres vies. Laissons plutôt la chose à nos pédagogues et à nos fonctionnaires… J’ai tellement aimé le ski! Une maladie… je ne me sentais jamais si libre que sur une carre à soixante à l’heure, cherchant la ligne de pente la plus fluide. J’étais, sans mentir, dans un état second tellement la ligne était mince. Et s’il se trouve des détracteurs quant à mes dires, sachez que je m’entraînais en descendant à ski le Cap Diamant. A l’automne, sur la caillasse… photo à l’appui dans un quotidien local. Etrangement, plus personne après moi n’a repris ce training extrême! En ski, à notre époque, il faut « avoir » et non « être ». Et skier à une vitesse tout juste suffisante pour que les autres skieurs puissent apprécier notre matériel et nos beaux habits. J’ai des regrets mais qui étais-je pour changer la donne? On en accumule, des regrets, en cinquante ans : je skie encore mais l’expérience me laisse sur ma faim. Et en prime, l’après-ski n’existe plus! On préfère vivre par procuration en face de la télé ou de l’ordinateur. Je compte bien grimper encore cinquante ans et qu’une jeune maîtresse m’assure dans un 3c pour mes 99 ans. Et là, je vais pouvoir relire ce texte puis regarder l’évolution de notre sport. J’aimerais bien y voir un autre « Premier 8000 », un autre Salathe Wall, un autre Verdon, un 10a et un super dévers à Arco. J’aimerais revoir des passionnés qui se fendent en quatre pour marcher vers la prochaine grande paroi alpine, voir des jeunes qui se lancent dans des projets surprenants, lire des livres nous relatant d’une façon originale une expédition au bout du monde. J’aimerais sentir vibrer la passion à la lecture de magazines intéressants. J’aimerais faire parti d’une petite communauté planétaire composée d’hommes et de femmes qui ont des rêves et qui s’entêtent à les vivre. J’aimerais pouvoir dire que nous sommes libres de corps et d’esprit et que la Grimpe est notre cœur. Ce n’est pas à coup de J.O. , d’arrêtés préfectoraux, d’accès restreints pour cause de mousses, de petites guerres entre organismes « responsables » que nous allons garder notre passion intacte. Ce n’est certainement pas en devenant une « mode » qui nous assurerons la pérennité de la Montagne comme on la connaît maintenant. Ce n’est pas de s’alignant sur le « profit » et sur « l’avoir » que nous allons forger les cinquante années à venir : c’est un cul de sac évolutif… N’allez pas croire que je sois contre l’évolution! Loin de là… vivre avec son temps et intégrer les changements inévitables sont la preuve d’une maturité certaine. Et, mature, nous le sommes : souvenez-vous que l’alpinisme pré date la majorité des sports modernes! Nous avons la maturité et nous sommes jeunes – de cœur pour certains – mais il nous manque la vision globale et les institutions nécessaires à la poursuite de cette vision. Nul ne peut me dire quelle sera la Grimpe dans vingt ans ce qui n’est, en soi, pas tellement important. Les futurologues se trompent 100% du temps… Par contre, nul ne peut me dire ce que devrait être la Grimpe dans vingt ans! Là c’est singulièrement plus grave surtout qu’il n’y a pas de réflexion critique présentement. Et nous n’avons certainement PAS les institutions nécessaires pour amorcer une telle réflexion considérant que la majorité des institutions actuelles « gérant » d’office la pratique ne sont préoccupées que par leurs budgets et par leur propre survie individuelle. Uniquement…. Ça ne fait pas des enfants forts! Les institutions ne sont que des créatures gouvernementales et reproduisent les comportements de leurs géniteurs. D’où l’attrait pour le merdier que sont les J.O. D’où cette volonté de contrôle et cette fixation sur la sécurité – non pour la sécurité mais bien contre la publicité négative qui pourrait faire tanguer le navire de leurs certitudes - Messieurs, le monde de la Montagne est un monde dangereux! Et nous, les grimpeurs, acceptons à la fois le risque et le fait qu’humains, nous puissions faire des erreurs fatales. Mais les prochains cinquante ans seront ultimement le fait des grimpeurs. Des alpinistes, des falaisistes, des bloqueurs, des glaciéristes. Ce sont eux, au niveau individuel, qui vont forger la réalité et décider si nous seront les marionnettes de l’économie de marché et les esclaves des hautes sphères du pouvoir ou bien si nous serons des passionnés qui vivent l’extrême et le dépassement à chacun notre niveau. Nous sommes tous des Rebuffats, des Cassins, des Hillarys : chaque petite victoire, chaque mouvement réussi, chaque peur conquise fait de nous, pour un court instant, des conquérants de l’inutile. Si nous n’arrivons pas à démarrer une réflexion critique sur l’avenir et à partager nos espoirs et nos craintes, le futur ne sera qu’une dérive des continents. Bon, je commence à divaguer! L’âge sans doute… ou bien les deux bouteilles de vin à coté de la chaise… Il faut que je me relise sérieusement. Et surtout que j’attende vos commentaires sur le futur et ce qu’il doit être.
Maintenant que je suis seul, je devrais commencer à regarder pour cette jeune maîtresse… Fudge! L’auto arrive!! Comme le temps passe vite : le futur d’hier, c’est aujourd’hui.
-« Oui, Lyne, je vais renter les gros sacs et faire le lavage. Et c’est quoi cette odeur infecte? Ah bon, une mouffette a arrosé le petit fou ce matin au déjeuner… Marc Antoine! Embarque dans la douche, je vais chercher du jus de tomate!»
Conquérant de l’inutile… à cinquante ans!
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