| Juin 2006 |
|
||||||||
|
La fête des paires |
© Jean Pierre Banville |
||||||||
|
|
|||||||||
|
J’ai lavé les deux autos aujourd’hui. A la main, avec une vieille guenille et en faisant attention à bien frotter sous les rebords d’ailes. Comme me l’a enseigné mon père pour qui l’automobile était un don du ciel lui permettant de simuler une richesse qu’il était loin de posséder. Nous avons toujours eu des « Mercury », la bannière haut de gamme de Ford. De grosses bagnoles full chrome pesant plusieurs tonnes. L’essence était donnée en ces temps bénis et le bonheur général était de tanguer et de rouler dans un de ces monstres. Et il les frottait, ses autos. Toutes les fins de semaines. Intérieur et extérieur. Avec un chamois et des cure-dents. Et ses fils devaient participer à la corvée pour maintenir l’apparence de standing familial; de même, nous devions être servants de messe et faire un maximum d’apparitions à l’autel. On se ramassait un petit pécule à 10 cennes du service religieux! C’est pour dire que nous allions à la messe comme on va à l’usine! Bref, mon père tenait aux apparences : j’en ai déjà parlé dans une de mes chroniques et je tiens à le redire. Mon père, malgré tous ses défauts et sa malchance, a fait tout ce qu’il a pu pour nous sortir du marasme où il avait plongé. Je me suis chicané, obstiné, engueulé; j’ai claqué la porte et je suis revenu. Et maintenant qu’il est disparu… depuis une décennie… je regrette de ne pas avoir pris le temps de lui dire qu’il était important. Que sa vie n’avait pas été vaine. Qu’il n’était pas un raté. Que tout être humain mérite d’être écouté et que lui, Yvon Banville, était un individu qui gagnait à être connu. Et que j’étais fier… bien qu’il n’ait jamais partagé ma passion pour le monde du vertical. « Tu vas te casser le cou! T’es pas capable d’être sérieux une fois dans ta vie! Ramasses ton argent pis achètes-toi un char… » Non, il n’a jamais compris …mais il était égal à lui-même et il nous aimait… Si seulement il pouvait me voir maintenant! Donc, cet après-midi de la fête des pères, j’ai lavé les deux autos à la main en souvenir de mon père! Bizarre? Certainement… Honnête? Absolument… Car s’il m’avait vu, hier, j’aurais été privé de dessert. Je suis parti de Québec avec Bob, un sacré bon grimpeur possédant un corps de décharné et un cerveau de première grandeur (doctorat en physique…) et Sophie pour aller rejoindre mon ami Dany Boilard. But de l’exercice : tester l’intuition nous disant que « Cindy Bear » pouvait être une voie potentiellement plus dure que ce qui existe actuellement au nord-est du St-Laurent.
Le site, c’est la Tanière de Yogi. Là où vit un ours… on y voyait encore de le merde d’ours hier… mais ce n’est pas l’ours qui est dangereux : ce sont les moustiques qui n’ont pour seul but que de nous vider de notre sang dans le temps le plus rapide. Je sais : vous ne pouvez pas comprendre la masse de créatures ailées qui peuvent exister autour de votre personne à cette période de l’année. Heureusement, il y avait du vent! Donc on essaie deux voies qui sont voisines pour se réchauffer. Je me coupe dès la première et mon ventre fait des siennes, du genre qui vous fait courir vers la toilette la plus proche. Ça m’arrive de temps à autre comme ça arrivait à mon père. Je suis végétarien pour cette raison. Bien réchauffé, Bob s’attache et se lance dans « Cindy Bear » avec un entrain certain. Sauf qu’il doit débuter par un mouvement digne du Cirque du Soleil pour s’élever du sol et que la première prise franche est bien au dessus. Et dès qu’il touche à cette prise, il n’y a presque rien plus loin sinon des « sidepulls » sans pieds. J’aurais bien aimé vous montrer le combat, vous mettre dans l’ambiance : Bob montant pied par pied et moi assurant de peine et de misère parce que mes intestins semblent se liquéfier. Vous avez déjà connu un problème similaire? Bob se lance, bataille, brosse, frotte, tente ceci et cela pis arrive au crux surplombant qui ne comporte que des prises latérales nécessitant un gainage violent. Moi, je n’en peux plus : mon bas ventre va se décider à quitter mon contrôle mental et les doigts de Bob semblent ne plus pouvoir subir la pression géologique. Il décide donc de bifurquer vers la droite et de sortir par une variante Brotchienne comportant le plus beau bidoigt sur la planète. Essais et erreurs pour ensuite atteindre le sommet du monolithe. Moi je crois que je vais être victime de combustion spontanée ou bien je vais mourir vidé de mon sang car je n’ai pas bougé depuis trente minutes. Bob, lui, est vidé de son sang et vidé tout court… Sans doute 8a, la « variante », mais la directe, la ligne originale, reste à faire et j’espère qu’on trouvera ici un surhomme qui réalisera l’enchaînement avant la fin de l’année. Mais le pire du pire c’est que nous sommes parti de la Tanière de Yogi pour se rendre à un autre site et Bob y a essayé une autre voie extrême : « Web Funnel ». Pas de réussite non plus… trop difficile… trop d’acide lactique accumulé dans « Cindy Bear »! Encore là, des bataillons de mouches survolaient le champ de bataille dès que le vent leur donnait la possibilité d’un atterrissage.
Non, Yvon n’aurait pas compris! On a eu du plaisir mais au pris de quelles misères et sans gain visible. Pas sérieux du tout, cette activité et, en prime, on peut se blesser! Mais je le respecte quand même, mon père : il a essayé au meilleur de sa connaissance! En cette journée de la fête des pères, je me dois de rendre hommage à mon père, malpris et pas riche, malchanceux et croyant que son honnêteté serait récompensée, travaillant du matin au soir et ne s’accordant pas de congés pour que nous ayons le minimum, cumulant deux « jobs » une bonne partie de sa vie… Crime! Je me sens un peu crétin… J’ai un fils. Vous savez de qui je veux parler. L’extraterrestre…
Mon fils a compris que la montagne faisait partie de ma vie. Qu’elle et moi étions indissociables et que ce qui me faisait le plus plaisir, c’était ces moments bénis où je suis face au rocher. Mon fils est sans doute plus intelligent que je ne le suis. Lui, il a compris… Moi, j’ai laissé mon père laver ses autos tout seul dès que j’ai pu le faire. Sans jamais lui faire une seule carte pour lui dire que je l’aimais. Même s’il détestait que je marche sur l’asphalte et pas sur le trottoir comme tout le monde, Yvon avait un cœur grand comme le monde. S’il pouvait nous voir aujourd’hui… Si vous avez un père, n’attendez pas plus longtemps pour lui dire qu’il est important. Aussi important que le prochain 9a! Reste à trouver un volontaire pour « Cindy Bear »…
|
|||||||||
|
|
|||||||||
|
|
|||||||||