Février 2006  

La folle du logis...

© Jean Pierre Banville


 

Pourquoi est-ce si difficile d’écrire sur la folle du logis? J’en suis à ma huitième version et je n’arrive pas à trouver le ton juste… on croirait que tous possèdent une folle du logis alors qu’il est prouvé que la majorité des maisons échappent à ce fléau.

Ai-je besoin de faire la preuve, depuis tout ce temps, que ma folle du logis se porte à merveille? Et que, sans elle, je serais amoindri? Que ma vie serait totalement différente si elle ne venait pas, la nuit, me hanter de ses charmes?

Oui, en cette St Valentin, je peux avouer que j’aime la folle du logis qui m’habite!

-« Si tu penses que tu vas recevoir un cadeau en me lançant des fleurs une fois par année, tu te trompes royalement… pis tu portes encore ce vieux t-shirt là pour aller travailler… un alpiniste avec ses piolets… m’as te le jeter aux vidanges pas plus tard que ce soir! » 

Gère Mène vient encore de passer dans mon dos… elle tourne tellement sur elle-même, la nuit, que l’on croirait dormir à coté d’une éolienne. J’ai tendance à me relocaliser pour gagner quelques précieuses heures de sommeil. Quant à venir me hanter, c’est pour me crier de ramasser ma brosse à dents. Nous avons en effet un programme maison de gestion des brosses à dents de même que des points pour le nombre de paires de bas rangées durant la semaine.

Remarquez que sans Gère Mène, je ne serais pas là ou j’en suis maintenant. Sans doute que je serais en train de squatter le bas d’une falaise, vivant dans le coffre d’une minoune et ayant pour tout bien important, ma perceuse. Et je lui en ai fait voir de toutes les couleurs, cette dernière année, à la Gère Mène! Je suis chanceux de pouvoir encore dormir de temps à autre à coté de l’éolienne… Elle possède un sens aigu de l’organisation. Moi je possède une bonne dose d’imagination. Et l’imagination, c’est la folle du logis!

Sans imagination, le Terre serait bien différente. Sans imagination, le monde de la Montagne serait bien différent. Sans imagination, comment « voir » cette ligne que je vais équiper? Sans imagination, comment songer à dépasser ses limites? Sans imagination, nous sommes relégués au rang des bêtes qui ne se déplacent que contraints par le climat ou l’abondance de nourriture.

Je regardais la sélection du Piolet d’Or cette semaine puis l’annonce de la remise du prix à la cordée américaine qui a grimpé le versant Rupal du Nanga Parbat. Quelle merveilleuse idée, cette remise du Piolet d’Or!!!  Si j’ai quelque chose à suggérer à quelqu’un, quelque part, c’est d’instaurer une Dégaine d’Or, un Coinceur d’Or et un Crash Pad d’Or. Pour favoriser l’excellence dans les autres disciplines de montagne, pourquoi ne pas remettre des prix qui dépassent le cadre sportif d’un Master ou d’une Coupe de Monde et qui valorisent l’imagination et le dépassement sur les parois naturelles?

Puis j’ai lu  le texte de la cordée victorieuse au Cerro Torre… ah, les mauvais joueurs! Ils savaient qu’ils n’allaient pas gagner et décident de se désister… Rolando Garibotti… vilain chicanier! Vous avez pensé ça, vous aussi? Et bien, vous avez besoin d’une Gère Mène pour mener votre vie… c’est ce bon Rolando qui a raison.

Comment voulez vous mesurer d’une façon objective le Cerro Torre et le Nanga Parbat? Le Chomo Lonzo et le Murallon? Le Broad Peak et une trilogie népalaise Cholatse, Tawoche et Ama Dablam? Trois gars et un solitaire? Deux Kazakhs et deux Américains? Trois Français et trois Italiens? Comment mesurer l’imagination, la détermination, l’endurance? Par le nombre de paires de bas dans les sacs? Par le menu de l’intendance? Par la grosseur des sacs?

Parce que, à ce niveau de performance, on ne peut mesurer la souffrance. Aucun juge n’est à leur coté pour trancher comme on le fait présentement à Turin. Il ne reste plus qu’un jugement de valeur après le fait, basé sur une difficulté technique toute relative.

Oui, Rolando : l’imagination, la folle du logis, est un concept abstrait. Mais, instinctivement, les grimpeurs savent reconnaître la « vision » qui accompagne une ascension d’exception. Et c’est ce concept abstrait qu’il faut récompenser. Est-ce que les réalisations ouvrent des champs nouveaux à l’imagination? Si c’est le cas, il faut souligner ce départ de la norme!

Si Gère Mène était dans l’organisation du Piolet d’Or, elle vous dirait, messieurs les juges, qu’il faut remettre un Piolet à chaque expédition sélectionnée. Six expéditions et six Piolets car Rolando a raison : il ne peut y avoir de « gagnant »mais bien juste quelques précurseurs qui ont assez d’imagination et de détermination pour montrer la voie. L’idée d’un prix est excellente mais l’éventail est trop large pour qu’il n’y ait qu’un seul gagnant. Nous ne sommes pas à Turin! 

Et pour les autres, les grimpeurs de falaises et de blocs, et bien il doit y avoir un Mécène, quelque part, pour se rendre compte que le futur passe par l’imagination et que celle-ci doit être récompensée d’une autre façon que grâce à une réussite sur l’artificiel d’Arco ou à Serre Chevalier. Ce n’est pas la grande famille olympique qui va vous donner la vision nécessaire au dépassement : la famille olympique ne fait qu’établir des règlements, des balises, des normes, des standards, des lignes directrices…

Est-ce que c’est ce que nous voulons tous, collectivement?

Ne serait-il pas plus profitable de récompenser la Folle du Logis?

Je vous l’avoue. J’ai bien beau critiquer ma Gère Mène à tour de bras mais je lui ai acheté un petit quelque chose pour la St Valentin. Sans elle, je serais à la rue! Avec ma perceuse…

Et en prime, elle vient de me décorer du Porte Poussière d’Or pour récompenser ma lutte contre la poussière qui court le long des murs!

Désolé, Rolando… je n’ai pas pu refuser…