| Juillet 2005 |
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Fruits de mer
© Jean Pierre Banville |
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Depuis quelques jours, je carbure aux fruits de mer frais et à la Moosehead. Moosehead, la bière du Nouveau Brunswick… J’ai mangé en « club » une bonne partie des crevettes fraîches de l’Acadie. Vous savez, un « club », un sandwich trois épaisseurs coupé en quatre et servi avec une montagne de frites et de la mayonnaise. Et des « fish and chips »! Et des sandwichs au crabe! Et les meilleures moules que vous pouvez goûter sur terre : remontées le matin, nettoyées à l’usine et servie dans notre assiette en fin d’après-midi. J’ai pris dix livres et je n’en ai lu que quatre… il me reste à perdre les autres dans les semaines qui viennent. Oui, le Nouveau Brunswick, l’Acadie, c’est un peu loin. Mais de fortes pressions familiales m’ont convaincu que pour le bien de mes omoplates, je devais conduire par monts et par vaux, suivre des camions chargés de « pitounes » (celles en épinette de 8 pieds), râler derrière des touristes tirant leurs caravanes sur des routes de bord de mer, décharger l’auto de tout le matériel nécessaire pour quelques jours … soit quatre tonnes de vêtements et articles divers (minimum). Et pas une colline à l’horizon. Pas une falaise. Pas un pic. Une cathédrale, je crois, mais toute petite. L’Acadie, c’est une continuation de la mer par d’autres moyens plus solides. Des baies, des anses, des criques, des marécages. Des presqu’îles, des îles, des bancs des sables, de la terre mais souvent humide. Humide parce que des milliers d’Acadiens, au fil des années et des siècles, ont laissé leur sueur et leurs larmes sur ce bout de terre à la fin de nulle part. Ils y ont gagné un accent inimitable, une résolution indomptable, une communauté incroyable. On peut sortir un Acadien de l’Acadie mais l’Acadie reste toujours dans l’Acadien. A la vie, à la mort. Je ne suis ici qu’un touriste. Un petit chalet sur une île connue pour sa tourbe. Oui… pour sa tourbe! La majorité de l’île, c’est de la tourbe et il existe un festival de la tourbe en juillet. On la récolte avec de gigantesques aspirateurs comme celui que je devrais me procurer pour nettoyer la maison. Et il y a la pêche… crabes, crevettes, homards, harengs, moules, morues et autres. Travail saisonnier mais on travaille fort. Vous savez comment ça pèse, une cage à homard qu’on remonte? 80 livres… le poids d’un enfant de dix ans… et le pont du bateau est plein de cages quand on les mouille. Voilà qui explique sans doute pourquoi j’ai l’air du « fluette » de service dans un rassemblement en plein air! Du petit maigrichon qui n’a pas fini son assiette de soupe… ceux qui me connaissent savent qu’une drill à essence ne me pèse pas lourd au bout des bras mais à Lameque, certains ont des affinités avec les frigidaires. Tout cela pour vous reparler du « Show de Boucane » de cette année! On m’a traîné ici pour me changer les idées et j’en avais besoin donc je suis retourné voir le show qui vaut aisément un spectacle de heavy métal dans une grande ville.
Pour mon plus grand plaisir et pour faire sortir le mauvais de mon organisme (et je n’étais pas seul à avoir du mauvais…) on avait installé une vieille auto au milieu du champ. Tu donnes un vieux deux dollars à la ravissante jeune fille qui te remet alors une paire de lunette de sécurité et un choix de trois masses allant de lourd à très lourd. Tu as dix coups pour faire sortir le mauvais …
Certains avaient ramassé leurs $2 durant toute l’année… on a passé à travers deux chars! Ça vargeait pas qu’un peu… Et de la boucane, il y en avait… le chalet est à un mille, 1.6 kilomètres, du champ et on y sentait le « rubber » calciné! Toute la journée…
De la mobylette au camion sport à 4 roues motrices en passant par la moto. Certains conducteurs totalement bénévoles ont fait sauter leurs propres pneus 4 fois… $1200 en une journée… explosés, vaporisés, calcinés dans un incroyable nuage de fumée bleuâtre. Pour le plaisir! Naturellement, certains moteurs n’ont pas survécu au stress. Direction le garage et des réparations assez coûteuses. Les spectateurs en ont eu pour leur argent surtout que la rampe était surélevée cette année ce qui facilitait la vision et le travail des pompiers. Oui, les pompiers étaient là aussi et pour cause. Les ambulanciers itou… La bière coulait à flot et les jeunes couraient ici et là sur le terrain. J’ai même été chercher mon fils au chalet pour faire son éducation : après deux autos, il hurlait de plaisir quand les pneus explosaient ce qui augure mal pour le futur. Oui, je dois dire que le « Show de Boucane » m’a aidé à surmonter ma dépression. Ajoutez à cela une bonne dose de fruits de mer (calcium, magnésium et autres) plus un peu de soleil au bord de la plage et vous êtes un autre homme. Et cette merveilleuse sortie en bateau qui m’a ouvert les yeux sur des possibilités inexploitées dans la péninsule acadienne quant à l’escalade… oui, oui… il suffisait de s’ouvrir les yeux, de voir différemment ce qui semble commun, banal et de peu d’intérêts. Je vous en reparlerai plus tard durant l’année quand j’aurai convaincu quelqu’un de faire le voyage avec moi… Les Acadiens sont arrivés dans la péninsule et, d’un séjour forcé suite au Grand Dérangement (la déportation des Acadiens par les Anglais), ils ont fait un pays et construit un « air de vivre » qui n’a pas son pareil en Amérique. Est-ce la vision ou l’acharnement qui manque aux grimpeurs pour exploiter leur monde et en tirer une joie de vivre qui fait cruellement défaut au milieu? Sans doute les deux… Il me semble que plus personne ne ri au pied des parois… Trop sérieux. Trop centrés sur eux-mêmes. Même les tribus du bloc ne semblent croire qu’en leur propre illusion de grandeur. Je recommande de lever une centaine de cages à homard par jour puis d’aller faire sauter quelques pneus parfaitement utilisables en chaînant une auto et en faisant virer le moteur au max. Tout cela en prenant une bière… a) vous aller gagner en force. b) Vous aller gagner en détachement c) Vous aller gagner en relativisation des valeurs. d) Vous allez avoir du fun en bebitte… Le rire, l’humour, c’est ce qui nous différencie des mollusques et des crustacés (par ailleurs excellents au goût) et c’est précisément ce qui se perd dans notre milieu. Trop centré sur les « perfs », sur l’auto-promotion de notre grandeur, sur le look branché. Toujours prêt à pourfendre un pauvre type sur un forum mais jamais décidé à s’impliquer pour garder les sites ouverts, à unir nos forces. Je crois qu’un divertissement sain nous ferait le plus grand bien : si ça prend quelques pneus pour nous faire rire, demandons des commandites! Et que l’exemple de la solidarité acadienne devrait être inscrite dans les manuels d’escalade…
Bon, je vous laisse… mon fils fait spinner les roues de son auto électrique… il y a de la boucane partout dans sa chambre!
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