Aout 2005  

Lire la Gazette.

© Jean Pierre Banville



Une femme saute d’un neuvième étage pour échapper au feu et se tue mais la photo nous montre une femme ayant un Band-Aid à la main.

Un père abuse de ses deux enfants et s’en voit retirer la garde. On nous montre un homme tenant un jeune enfant dans ses bras : c’est un voisin…

On nous annonce une découverte majeure faite par l’Université lors d’une expédition dans l’Arctique : il y a des arbres fossilisés et du charbon! Or j’ai, dans ma bibliothèque, des résumés d’expéditions dans les mêmes régions dont les photos nous offrent le spectacle de troncs fossiles et de charbonnage à même une falaise. Expéditions datant de 1909 à  1912.

Je me suis plaint. J’ai expédié au journal local les photocopies tirées des livres et j’ai demandé une rétractation. Vous pensez qu’ils ont obtempéré? Ben voyons!

« C’est une redécouverte! » m’a-t-on dit…

Donc je pouvais redécouvrir ce qui se trouvait dans ma bibliothèque et l’annoncer à tous! Et si le savoir était perdu, comment il se fait que je le savais?

Je me demande ce qu’en dirait Théophraste Renaudot, le fondateur de la Gazette et l’inventeur du journalisme. Je ne doute pas un instant que son ami le Cardinal de Richelieu aurait condamné les pitres à de longues vacances sur une galère royale.

A cette époque, 1631, on ne plaisantait pas avec la vérité.

Depuis, la pente glissante du sensationnalisme, la convergence des médias, les liens trop étroits avec les annonceurs, la proximité coupable des pouvoirs politiques ont entaché la crédibilité du journalisme écrit.

Il n’y a pas que la concurrence de la radio et de la télévision qui fait mal! Le pire ennemi du journaliste de presse écrite,  c’est le laissez aller.

La lassitude. L’abandon. L’écriture alimentaire.

Laissons de coté la misérable ex-colonie d’où je vous écris. Les médecins y ont diagnostiqué une épidémie de nombrilisme virulente qu’on désespère de traiter avec succès. A noter qu’une grande partie des politiciens actuels furent journalistes à une certaine époque ce qui en dit long.

Richelieu en serait quitte pour construire une autre flotte de galères! On a les rameurs…

En fait, un petit journal comme l’Acadie Nouvelle offre, à chaque jour, plus de nouvelles internationales à ses lecteurs que les deux quotidiens de la capitale québécoise. Mis ensemble…

Restons du coté de l’Atlantique qui nous intéresse. Il me semble que les journalistes de la presse écrite en France devraient être sur les barricades pour préserver à la fois l’autonomie des quotidiens et leur valeur propre comme hommes de nouvelles et d’opinions.

Car faire le contraire, c’est un crime de lèse-Renaudot!  

On ne peut demander à un Américain de voir la subtilité.

Sans doute qu’un Anglais y est sensible pour des valeurs de liberté individuelle.

Mais, historiquement, c’est la patrie de Théophraste qui se doit d’être le phare de la presse écrite.

Je l’ai déjà affirmé : je ne suis qu’un « écrivain des charniers ». Loin de moi l’idée même d’être un professionnel! Je radote de petites chroniques et des histoires pantagruéliques qui ont l’honneur de se retrouver sur des sites de la grande toile Internet ou bien dans un magazine d’escalade.

Un magazine, c’est de la presse écrite, non?

Étrangement, lors de mon survol quotidien des forums de grimpe, je remarque qu’il y a toujours des critiques sur notre presse de montagne.

Remarquez qu’on ne peut plaire à tous. Il y aura toujours de vieux chialeux comme moi qui ne seront jamais contents.

On me crie de la cuisine qu’enfin, j’avoue mes torts : je suis vieux et chialeux!

Oui, mais avec mon corps, on peut se permettre bien des choses…

« Lâche ce poêlon en fonte tout de suite! Je suis à écrire! »

Ma Gère-Mène, elle aussi, feuillette les magazines de grimpe. J’achète tout ce qui passe!

Elle regarde les photos, rêve sur les destinations exotiques, remarque les petits sites sympas. Jamais un coup d’œil sur les résultats de compétitions, jamais sur un article sur l’entraînement ou la technique.

Pour elle, le magazine de grimpe est un exutoire, une invitation aux voyages, quelques moments de rêve.

Pour un autre, ce sera l’article sur la compétition et les photos de blocs. Plus l’article obligatoire sur l’entraînement.

Pour ce dernier, la description d’un site facile, accessible la fin de semaine, et le truc technique du mois, ce sera ça, le bonheur.

Quelques uns peuvent même apprécier une page de fiction ici et là!

Il y en a pour tout le monde dans la presse de montagne.

Est-ce bien ainsi? Est-ce assez?

Qu’en dirait ce cher Théophraste?

Sans doute que les publi-reportages ne sont définitivement pas du journalisme.

Qu’il faut définir son créneau et ses lecteurs.

Que la part du rêve se doit d’être balancée par des articles de fond touchant les problèmes du milieu.

Que l’histoire ne vit que si elle est connue et diffusée.

Qu’il faut viser la perfection. Être créatif, toujours. Garder le feu sacré.

Que, même dans le rêve, il faut y chercher un apport de connaissances utiles.

Que les lecteurs ne pardonneront jamais la futilité ou l’ennui.

Qu’on paye pour voir de la publicité un certain temps et pas plus.

 Comment ça, venir manger du poisson pour souper!

C’est la galère dans cette maison… et il y a le petit ange qui apprend à écrire. Il veut déjà écrire des textes sur Internet ! Il passe son temps devant mon ordinateur…

Vous savez, vous, s’il y avait des cuisinières sur les galères? Et un scribe nain?