Octobre 2005  

Le génie du grès...

© Jean Pierre Banville


 

Frapper cette écaille ou ne pas la frapper?

Elle semble incertaine au beau milieu de ce mur de grès.

Incertaine mais nécessaire : sans elle, il ne restera qu’un mouvement dément complètement hors norme pour une voie de cette difficulté. Personne ne va l’essayer et j’aurai travaillé pour rien car à quoi bon créer une voie si elle est aussi fréquentée qu’un cimetière par jour de beau temps?

Dans le fond, on équipe une voie pour y apprécier la chute des corps!

Je suis en exil dans la région et c’est la première fois que ma perceuse tourne sur ce continent. Et je pose du chimique, contrairement à mon habitude : le grès est un médium pour le moins délicat et le tandem goujon plaquette ne fait pas le poids sur cette plage verticale. Hélas, cette falaise est une quasi-ruine. On y trouve du bon grès bien solide, du mauvais grès qui s’évapore en poussière, quelques galets incrustés assez solidement mais une majorité de silex qui ressemblent à des missiles Patriot en attente de lancement.  Si je brosse le mauvais grès, je le creuse et il ne devient pas meilleur. Un coup de marteau sur une prise douteuse et je viens de créer un bac. Un coup de marteau sur un vilain galet et voilà que dix autres apparaissent derrière lui.

Petit Jésus de plâtre, je veux revoir mon gneiss!

Je peux solidifier cette écaille avec du Sika, Facile et de bon goût surtout avec le petit tube d’Anchorfix2 que j’ai dans mon sac. Bon pour une dizaine de scellements donc bien assez pour une mince écaille. Ou bien je la fais tomber et je brosse assez fort pour créer une nouvelle prise digne d’un Michel Ange! Encore plus facile …

Mais je viens de loin et je ne peux me permettre de violer le rocher de mes hôtes.

Même s’ils prennent une automobile diesel pour se rendre à la falaise, utilisent du matériel nécessitant une transformation énergivore, mangent de la viande et l’emballent dans du papier et des sacs de plastique. Nous n’en sommes pas à une contradiction près et c’est bien pire d’où je viens! Il faut respecter ce que nous offre la nature surtout que la géologie se calcule en millions d’années.

Il fait chaud pour une journée de printemps, je travaille sur ce 25 mètres depuis le début de la matinée et je dois rejoindre Odile dans 90 minutes. Qu’est-ce que je fais de cette écaille?

Bon d’accord… laissons l’écaille intacte et espérons pour le mieux; la chute n’est pas mauvaise si on en arrive au pire! Et s’il y a un paradis des équipeurs, je gagnerai ainsi une place juste à coté du Très Vertical.

Mais il me reste encore deux point à percer…

Tire, tire, tire, brosse, brosse, brosse, perce, perce, perce et me voilà au sommet de cet infâme petit bout de grès. Juste à temps pour rejoindre ma nouvelle flamme et profiter un peu de la soirée et de ses charmes. Les nuages passent au-dessus de ma tête comme des barbes à papa et j’évite de laisser ma libido y trouver des formes.

Il ne reste finalement plus que la plate-forme du relais à nettoyer : toutes ces grosses pierres qui traînent sur le bord du vide peuvent se révéler mortelles pour un assureur. Je les empile donc un peu en retrait lorsque l’une d’elles me glisse des mains, manque mon pied de peu, rebondit dans le vide et va frapper l’écaille de plein fouet ce qui l’amène rejoindre les débris au pied de la voie en laissant une belle cicatrice sur le mur. Plus d’écaille… tous ces doutes pour rien!

 Je suis damné! Tout le monde va croire que j’ai taillé!!

Bon, il n’y a qu’une solution et elle est drastique: j’attrape un à un les blocs du sommet et je les fait débouler sur le mur en faisant attention aux plaquettes. Une mise en application de la Théorie du Chaos. On lance des roches vers le bas d’une paroi et elles créent les prises qu’elles veulent… géologiquement, elles seraient tombées de toute façon! Maintenant ou dans mille ans…

Quelques jours après, assis au « Relais de la Route des Vins » avec quelques amis:

-« Superbe ta nouvelle voie! Tu nous as nettoyé un couloir d’avalanche mais quelle classe, le truc, et totalement naturel en prime! »

-« Vous savez qu’il existe un Génie du Grès : je n’ai fait que suivre son exemple en me disant qu’une pierre qui roule… »

Je vide mon verre de Blanc d’Alsace en prenant soin de ne pas m’étouffer… il est grand temps de passer à un autre sujet!