| Mai 2006 |
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Horribilis |
© Jean Pierre Banville |
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Pas de farces! Vous savez que j’ai équipé de nombreux petits sites en forêt. On va trouver des rochers équipés de plaquettes des décennies après ma mort… et c’est très bien comme cela. Pourquoi en laisser pour les autres? Ou plutôt… pourquoi leur laisser les plus belles faces alors qu’ils n’ont qu’à marcher pour s’y rendre? J’en ai encore eu la preuve en fin de semaine : un cap qui ne demandait que de l’équipement. Des dizaines de mètres de rocher vierge; sept ou huit dizaines. Et déjà il y a des voies nommées et réussies. Mais je veux vous parler d’un autre site. La Tanière de Yogi… Un GROS bloc de roche où nous avons équipé en moulinette six voies qui portent les noms des personnages de la bande dessinée de Yogi l’Ours. Une seule reste à réussir : une proue violente parsemée de trous dont les bords sont coupant à souhait. Prédiction : 7c et des poussières! La « Tanière de Yogi » parce que le bas du bloc recèle une tanière d’ours. Une vraie tanière avec un vrai ours avec de vraies dents. Qui mange de vrais petits enfants…
Et, oui, j’ai déjà tué un ours. Un gros. Qui avait pénétré dans la tente voisine de la mienne alors que je dormais : la tente cuisine! Une grosse frayeur pensez-vous? Non, pas réellement : c’est un des aléas de travailler dans le nord. Le lendemain soir, à la brunante, j’ai pris la 300 Winchester Magnum, j’ai grimpé dans un arbre voisin et quand il est arrivé pour entrer dans les tentes, je l’ai abattu d’une balle. J’ai ai tiré une deuxième par prudence mais il était déjà mort : je pouvais dormir tranquille. Le plus dur fut de creuser un trou pour l’enterrer! Il reste à me faire attaquer par une meute de loups mais j’ai l’impression que ce ne sera pas pour cette vie-ci! Le mystère de la Bête de Gévaudan me fascine parce que je sais d’instinct que ce n’était pas un loup. L’humain mange beaucoup plus de brebis que le loup et tue le plus souvent pour le plaisir. C’est de lui qu’il faut se méfier surtout s’il porte costume et cravate. Ce qui me fascine encore plus, c’est le mystère de l’Ours des Pyrénées. Oui… Cannelle et ses cousins slovènes et la tempête que suscite cette affaire. Être méchant et je pointerais du doigt les critiques du massacre annuel des phoques canadiens sur leur banquise. Où sont les BB de l’ours? Qui protège les pauvres bêtes? L’ours est un sujet plus tatillon et ne veut pas s’afficher avec McCartney et sa dame? Il a bien raison… il faut attendre les artistes polémistes et n’en faire qu’une bouchée puis prendre du Maalox. Et qui sont ces chasseurs/bergers/éleveurs qui désirent avoir la montagne à eux seuls? Une ponction de quelques brebis est-elle charge trop lourde pour assurer la diversité? Surtout que les pertes sont compensées par l’Etat. Croient-ils vraiment que les ours slovènes ont des gènes de Tito et qu’ils vont venir les dévorer sur le chemin des écoliers ou au retour du bistrot? Et pourquoi on doit remettre des ours où il n’y en a plus? Moi je ne sais pas trop… il n’y a pas déjà eu des rhinos dans le sud de la France? On peut les ré acclimater… Et réintroduire le bison tant qu’à y être : un troupeau entier! La logique n’est pas trop claire quand on pense que le loup se réintroduit de lui-même en France à ce que j’ai lu. Tout le monde aux abris! Ils vont saisir leurs proies à la sortie des centres commerciaux… probablement aux portes de Décathlon… On est encore loin de l’escalade direz vous… mais toutes ces bêtes du bon Dieu, tous ces chasseurs, éleveurs, fermiers, ils se promènent par monts et par vaux en faisant valoir leurs droits respectifs d’y exister. On ne conteste pas la validité de leur présence. On leur offre un espace et ils en demandent un peu plus. Nous, les grimpeurs, notre espace rétrécit comme une peau de chagrin. Si nous utilisons le vertical, nous sommes plus coupables que ceux qui utilisent l’horizontal pour vaquer à leurs occupations… quelques soient les dégâts. Et pas un politicien, pas un artiste ne vient défendre notre droit à l’existence! Pas une levée de fond, pas une seule photo sympathique. Nous pratiquons par procuration. Et nos enfants pratiqueront sous surveillance. Nous, grimpeurs, un des derniers vestiges d’un style de vie libre voué à la découverte et au dépassement – le propre de l’humain – sommes condamnés à quémander une bouffée d’air. Un coin de rocher. Nous sommes condamnés à l’invisibilité pour ne pas choquer les pouvoirs et les groupes de pression. Les ours des Pyrénées sont morts parce qu’ils ne se sont pas défendus. Les loups de France sont morts parce qu’ils n’ont pas su devenir un groupe de pression. Les grimpeurs ont encore quelques années pour décider s’ils veulent suivre ces grands perdants dans la lutte pour un espace vital. Pas beaucoup d’années… Horribilis La destruction d’une espèce qui était libre. Mais la liberté fait peur : voir le Chien et le Loup. La fable. Il est grand temps de décider de notre avenir.
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