Juin 2006  

Que sont nos idoles devenues ?

© Jean Pierre Banville


 

Je reviens tout juste du Relais pour la Vie. La marche annuelle contre le cancer.

Des survivants, jeunes et vieux, vont marcher toute la nuit, accompagnés de leurs familles, pour amasser des fonds pour la recherche. Gère Mène et l’Extraterrestre vont y utiliser la tente de l’auto et faire le parcours en alternance avec d’autres membres de la famille.

Moi, je reviens coucher à la maison.

Je suis un sans-cœur de la pire espèce. Oui, sans doute. Je me pose la question souvent : pourquoi je ne peux pas être comme tout le monde et participer? Sans doute parce que je ne crois en rien ou si peu. Sans doute parce que ma vision de la vie, de la maladie et de la mort prennent leurs racines dans des vertus antiques d’autonomie et de stoïcisme. Je serais un hédoniste pour la vie et le lien social mais la maladie et la mort doivent s’affronter seul, en stoïque.

Je suis aussi un huluberlu qui ne vit pas dans son siècle.

Et ça me fait de la peine pour mes proches. 

Et d’ailleurs il pleuvait… il pleut en continu ces temps-ci… incapable de visiter les falaises et d’y équiper des voies! Je fréquente un peu la salle d’escalade mais, en ce juin pluvieux, je préfère aller dans une salle de musculation pour y ramer et travailler sur des appareils : il faut bien conserver son tonus musculaire et un peu de cardio. Surtout à mon age…

C’est donc le moment idéal pour réfléchir sur la vie, la mort, le futur. On rame et on réfléchit aux mouvements du monde. Surtout celui de la Montagne. La pluie tombe, le gazon pousse en fou et on se cherche des raisons d’exister. Et à ma vingtième minute d’aviron, hier, j’en suis venu à me demander où étaient nos modèles.

Notre sport est-il déstructuré au point que nous n’ayons plus de modèles? J’ai soumis le problème en ces termes à la « Main Blanche », une organisation secrète fondée à la fin du Moyen Age pour découvrir les mystères du bonheur par l’altitude. Certains des meilleurs grimpeurs de langue française en auraient fait partie mais personne ne connaît leur nombre ni l’étendue de leur pouvoir. Le premier maître aurait été Antoine de Ville!

Je ne connais qu’une adresse de courriel pour les rejoindre.

Et voilà ce que j’écrivais :

Oui, ce qui se passe en escalade, ce n'est pas une crise d'adolescence mais bien une crise de gouvernance associée à une perte des valeurs.

Perte de gouvernance car les institutions ne répondent pas / plus / aux besoins des amateurs.
Les buts des institutions sont coupés des aspirations de la base du membership.

Perte des valeurs parce que la société a changé, bien entendu, mais aussi parce que personne ne s'est soucié de les transmettre, ces valeurs. On a été au plus vite ...

Est-ce irréversible ? Sans doute ... on ne change pas la société ou si peu. Mais on pourrait souhaiter une fédération qui supporte les aspirations et voit à mettre les intérêts des grimpeurs en priorité et veiller à pérenniser la liberté d'accès de l'activité.

Il n'en tient qu'à nous de véhiculer les valeurs.

Je sais ... les magazines ne sont pas le véhicule idéal. Les forums ne sont qu'un lieu de rencontre où toute discussion est vouée à l'échec au bout de deux "posts". C'est pitoyable ...

Une bonne idée à jeter aux poubelles !

Ce n'est qu'un exutoire insipide pour gérants d'estrade.

Comment faire ?

Je ne sais trop ... Je lisais coup sur coup hier "Le Soleil", la feuille de choux qui sert de quotidien à Québec, et "Le Figaro" ...

Avoir un magazine ou un site web qui rendrait la même différence qu'entre ces deux organes de presse et ce serait idéal.

Il faut se souvenir que ce n’est pas la masse qui fait bouger les choses mais bien quelques individus qui possèdent du charisme. Edlinger a plus fait pour la visibilité et l'image que toutes les Fédérations et tous les sites web. Alain Robert est cité partout dans le monde dès qu'on parle d'escalade. « Premier de Cordée » est LE livre qui risquait d'avoir été lu et servait d'éclairage sur la montagne il y a quelques années.

Pas des fédérations. Pas des forums.

Des ICONES !!!

Je vous fais grâce de la balance du message. Et j’attends encore une réponse des successeurs d’Antoine de Ville! Mais la question se pose… où sont nos idoles ? Quelles sont nos icônes ? Qui est source d’admiration, une admiration durable qui amène la foule à se mobiliser et à s’aligner pour des causes valables ? Je vois des grimpeurs qui font du 9 et sont silencieux. Je vois des alpinistes qui passent à coté de mourants sans leur offrir leur aide. Je vois des « bloqueurs » qui semblent incapables de se prendre en main pour sauver leurs sites de pratique.

Mais où sont les figures de proue ???

Devons-nous demander à Patrick Edlinger de revenir en scène? 

Le seul individu qui ait rué dans les brancards ces dernières années, c’est Alex Chabot. Il a « dérangé » les institutions… donnons-lui quelques années encore pour savoir s’il saura devenir le leader charismatique dont nous avons besoin.

Mais misons-nous tout sur une seule et même personne ? Nous sommes loin de la Renaissance ! Il nous faut des idées, des leaders, des icônes, des œuvres d’art, une littérature qui nous touche au plus profond de nous-même.

On ne peut toujours pas demander à Alex de peindre, d’écrire et de gagner tout à la fois…

Qui saura écrire le prochain « Premier de Cordée » ? Qui sera digne de marcher dans les traces du Blond ? Qui sera le prochain Lachenal ? Qui amènera une nouvelle vision des sports de montagne ?

Qui fera vibrer nos enfants ? Qui voudront-ils émuler ?

Car nous bâtissons leur terrain de jeu vertical… nous en sommes les gardiens.

Il se fait tard : je vais me coucher.

Pendant ce temps, d’autres marchent pour la vie.