Aout 2005  

La part du rêve...

© Jean Pierre Banville



Hier, j’ai passé une bonne partie de l’après-midi à remplir un test psychométrique.

Un employeur potentiel n’arrivait pas à me « cerner » et m’a demandé de me présenter chez une entreprise de chasseurs de têtes pour y répondre à 289 questions.

Du genre… «Quel emploi aimeriez-vous faire, chef d’orchestre ou entrepreneur en pompe funèbre? » « Laveur de vaisselle ou pilote de course? »  « Critique de théâtre ou dessinateur? » « Directeur d’école ou détective privé? »

Ou bien… de 1 à 5, ce qui vous décrit le plus : «Je suis souvent déprimé », « Je ne supporte pas la pression », « Je suis mal à l’aise quand vient le temps de m’exprimer en réunion », « Je n’ai aucune empathie pour les autres ».

Vous voyez le genre!

Considérant que je n’aime pas la musique –je dois donc me diriger vers l’entrepreneur de pompe funèbre - ; que je n’apprécie absolument pas la vitesse en automobile et la conduite en général – je dois donc aller vers le lavage de vaisselle – ; que je n’ai vu que deux pièces de théâtre dans ma vie car l’action y est trop lente à mon goût et qu’en prime je ne sais pas tirer une ligne droite – je suis donc bien mal placé pour répondre - ; et que finalement l’état du système scolaire me fait dire que directeur d’école, c’est une perte de temps et d’énergie…

Me voilà donc détective privé pour une entreprise de thanatologie et je lave les corps le vendredi soir en temps supplémentaire.

Facile!

Quant à savoir pourquoi quelqu’un avec toute sa tête répondrait « C’est moi, tout à fait !» aux questions subséquentes et espérerait obtenir un poste de cadre plutôt qu’un rendez-vous chez le psychiatre, c’est un profond mystère…

Et bien, sur 289 questions, aucune ne touchait à l’escalade ou à la montagne. Personne ne m’a demandé si j’aimais la nature, le rocher, le mouvement, les plaquettes en inoxydable, la lecture ou l’écriture de textes exubérants.  Rien non plus sur le plaisir subtil d’être suspendu par un bout de corde dans un dévers avec une perceuse à essence à bout de bras…

On ne veut pas « cerner » cette facette de ma personnalité!

On veut juste savoir si je vais être un employé modèle qui ne fera pas de vagues en apportant de la plus -value à l’entreprise tout en étant un joueur d’équipe qui accepte la masse de travail sans rechigner en supportant ses employés subalternes. Cela en tenant compte des standards de performance mesurables requis et des évaluations mensuelles.

J’allais oublier les mises au niveau continuelles et les kaizens visant à améliorer le flot.

Facile!

Je prends le psychiatre tout de suite; au mieux, le thanatologue.

Non, pour tout dire, ça ne m’effraie pas du tout.

Ça fait parti du travail que je fais depuis des années.

Je sais bien qu’un emploi m’attend quelque part, dans quelques temps. C’est dans la nature des choses.

Je regardais les résultats de la compétition de Serre Chevalier sur Kairn.

Tous ces compétiteurs et seulement six nominés, trois hommes et trois femmes; tous les autres devenant par le fait même d’illustres inconnus.

Vous savez les efforts nécessaires pour se présenter à une telle compétition? Les années de pratique, les entraînements perpétuels, les voyages, les blessures, les doutes, le manque chronique d’argent, la vie sociale sabotée, l’avenir incertain?

Une course vers l’avant mais une course dont on sait, si on possède un peu de jugeotte, qu’elle ne peut se terminer que par un échec professionnel. Car combien de grimpeurs d’exception ont réussi à reconvertir leur excellence verticale en un emploi rémunérateur et stable? Je dis bien « grimpeurs d’exception »… on les compte sur le bout des doigts!

Qu’en est-il des autres?

De tous ceux qui vont de compétitions en compétitions en essayant tant bien que mal d’étudier, de trouver des commanditaires, de voyager, de travailler, de vivre une vie normale. De tous ceux dont les noms apparaissent encore et encore entre la cinquième et la quinzième place. Ceux qui espèrent envers et contre tous qu’ils vont un jour toucher la chaîne en finale de la Coupe du Monde et que les entreprises vont tout naturellement leur dérouler le tapis rouge en leur offrant un poste de V-P marketing.

Tant d’espoirs déçus. De vies éclatées sans espoir de retour.  De rêves de grandeur et de facilité après toutes ces années de travail et de privations.

Vu de cette façon, leur sort est infiniment plus misérable que le mien. Que n’ont-ils passés des tests psychométriques à temps pour leur éviter toutes ces années improductives! Et le spectre des rhumatismes qui les guette car ils ont tenu une fois de trop de petites arquées.

C’est la part du rêve…

Ils y croient encore, à leurs rêves.

Ils n’ont pas, comme nous, été laminés par une société qui veut nous « cerner » à tout prix. Ils vivent pour le moment présent, dans l’attente de la victoire qui apportera l’adulation : vous savez, quand vous redescendez de la chaîne et que la foule vous applaudit à tout rompre parce que, pour un court instant, vous avez été un Dieu.

 Leur Dieu.

Rationnellement, je préfère le travail chez le thanatologue. Mon coté « bon père de famille »…

Mais être un Dieu, un court instant… c’est assez pour alimenter une vie de souvenir!

Un mot à Jenny Lavarda : encore quelques efforts et tu es une Déesse!

Je te le souhaite.