27 Février 2005

- Morpho Maurice -

© Jean Pierre Banville


 

 





La main de Maurice allait toucher cette petite prise. Il en était à dix centimètres à peine… enfin, cette prise pourrait être dans une autre galaxie et jamais Maurice ne la toucherait sauf dans ses rêves !
C’était une voie « morpho »…

 


Le problème avec Maurice, c’est que ses hormones de croissance se sont décidées à faire la grève à son quinzième anniversaire avec le résultat qu’il dépasse tout le monde d’une tête uniquement lorsqu’il enseigne à une classe de quatrième année ( la forme québécoise : maternelle/1/2/3/4/5/6 ). En effet Maurice est un professionnel de l’éducation, il se donne corps et âme dans sa vocation et est récompensé par quelques centaines de journées de vacances annuelles.
 

 

 

Tout le monde dans le gym regarde Maurice faire un fou de lui. Ses chutes sont devenues légendaires : soit qu’il n’arrive pas à la prise clé, soit qu’il se retrouve devant une voie où le pied le plus près est au niveau de sa tête. Bien que techniquement compétent, ses seules réussites se limitent aux murs pour enfants.

 


Cela trouble Maurice au plus haut point d’autant plus que sa cote avec les grimpeuses locales est au plus bas : elles le regardent toutes de haut ! Désespéré, Maurice a songé un instant à se mettre au golf dans sa version miniature ou bien se lancer dans les compétitions de babyfoot. Mais il est orgueilleux et surtout très inventif. Plus encore, son école possède un atelier d’usinage complet pour l’option « travail au noir jeunesse » de sixième année.
 

 


Le mardi suivant la chute, Maurice arrive à la salle d’escalade avec un
gros sac de pof. Le plus gros sac de pof que ces dames et messieurs ont vu de leur vie.

-« Eh Maurice ! Tu remplaces le Père Noël ce soir ? »

-« Riez toujours, dit Maurice, je lance une nouvelle mode et ce sac est griffé ! »

-« A moins, Maurice, que tu ne transportes un parachute pour ton prochain vol… »
 


Griffé, je vous dit ! Ce sac est griffé !
 

 



Toutes les voies de la salle sont morphos et la foule s’attroupe pendant que notre jeune héros se prépare à affronter la 6c qui l’a éjecté à sa dernière séance. On admire toujours un bon show surtout quand il y a des acrobaties aériennes.

Maurice se lance et grimpe comme un micro Adonis jusqu’au passage clé.

Il prend un moment de repos, poffe sa main gauche et poffe sa main droite… mais non… il sort de son sac un curieux instrument, s’en sert pour toucher la prise et non seulement il la touche mais il l’agrippe et se hisse. Il continue à grimper jusqu’au toit et utilise le même stratagème quatre fois avant de mousquetonner au sommet.

 


On entendrait voler une mouche.

 Maurice se fait redescendre au sol et il sourit à tout le monde.

-« Tricheur!!! »

Immédiatement, c’est la panique.

 

 


La foule se précipite en masse vers le seul terminal internet libre pour annoncer sur tous les forums que Maurice est un homme qui ne respecte pas l’éthique de l’escalade, qu’il n’est qu’un moins que rien, que toute la communauté doit le boycotter et que d’ailleurs et sans doute  il fait des fautes dans ses dictées et qu’il est zéro comme prof.
 


La nouvelle fait le tour du monde ou du moins de la province.

Exit Maurice, le Morphoman.
 




Retour à la maison. Bien calé dans son divan, en train de noyer sa peine dans un grand verre de jus d’orange, Maurice reçoit un appel d’outremer.

-« Monsieur Maurice… merveilleuse invention que vous avec là ! Je suis YZ de la boite de matériel d’escalade XYZ et je suis disposé à vous acheter la patente et en prime, je vous offre un job comme « designer » de gadgets. On va vendre des tonnes de ces joujoux…

 

 

 

Quelque mois plus tard, Maurice est assis au gym, entouré de pulpeuses créatures qui le supplient de leur accorder une commandite de matériel XYZ. Plus de la moitié des grimpeurs ont son attrape-prise et son sac à pof géant vendus à gros prix chez tous les bons détaillants.

 

 

Maurice est heureux.

Le génie créateur a triomphé et résolu le problème des voies morpho.

Il lève la tête et remarque que le traceur distance maintenant ses prises d’environ trois mètres.

Malédiction !