| Novembre 2005 |
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La montagne assassine... |
© Jean Pierre Banville |
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Oetzi a été assassiné!
Vous allez me dire que tout le monde le sait. Qu’on l’a radiographié de tous les bords. Qu’on a découvert la pointe de flèche sous l’épaule et que les plaies sont encore apparentes. Mais ce qu’on ne sait pas, ce qui va être dévoilé dans quelques jours par les archéologues, c’est que Oetzi fut assassiné alors qu’il se rendait à une compétition d’escalade outre frontière!
Oui, messieurs, dames…
on a retrouvé dans le fond de son carquois ce qui semble être - ce
qui est - la preuve de son association avec un regroupement de grimpeurs
néolithiques. Une « carte de membre » dessinée au noir de suie sur une
petite plaque de pierre de la taille d’une carte d’affaire. Des signes
incontestables prouvant son adhésion à un groupe organisé qui semblait
s’intéresser, comme passe-temps, à l’escalade sur de gros blocs. Considérant que la majorité des habitants de l’Europe, à cette époque, logeaient dans des abris sous roche, quoi de plus naturel pour eux qu’ils aient souhaité, par plaisir ou par défi, s’intéresser à l’ascension des courtes parois qui bordaient leurs cavernes! Les soirées étaient longues et la découverte de la fabrication de l’alcool n’est venue que plus tard durant la préhistoire. On ne pouvait compter, en fait de loisir, que sur les sempiternelles histoires racontées autour d’un feu par le même individu barbant qui est sans doute le cousin de tout le monde ou bien sur les joies du sexe opposé qui, on le sait maintenant, se monnaye en heures de nettoyage et de rangement de la caverne et en colifichets divers ou en morceaux de viande cuits, souvent les meilleures pièces. Des « équipes » de grimpeurs, fuyant la monotonie ou le ménage, devaient donc circuler de cavernes en cavernes pour se mesurer athlétiquement sur les parois voisines. Des « invitations » ou des « défis » devaient être lancés périodiquement pour se mesurer à un nouveau problème. De là l’importance du second bloc de pierre qui indique qu’un tel évènement allait avoir lieu de l’autre coté de la chaîne de montagnes, sans doute chez des antagonistes de longue date. Les pictogrammes des deux petits blocs, découverts sous rayons ultraviolets, sont assez clairs pour affirmer une association pour l’un et une invitation pour l’autre. Le dernier bloc est cassé et nous ne pourrons sans doute jamais découvrir le lieu de l’évènement, probablement le dernier de l’année, juste avant la fermeture des cols. Nous savons par des analyses de pollens et par le contenu de l’estomac d’Oetzi que ce dernier montait vers le col. Nous savons aussi qu’il fut blessé plus bas en altitude lors d’une escarmouche, qu’une poursuite s’ensuivit et que la flèche mortelle qui l’a abattu a été tirée peu de temps avant son décès. La tempête qui a recouvert son corps lui a sans doute permis de s’enfuir et de se réfugier sous les quelques rochers où son corps a été trouvé cinq mille ans plus tard. L’escarmouche puis la poursuite eurent lieu sur le versant où habitait Oetzi. Or il se dirigeait vers le lieu de la « compétition », de l’autre côté des montagnes. On peut supposer que notre homme, assez âgé pour l’époque mais en pleine possession de ses moyens, était le « coach » de son équipe, la personne ressource qui allait juger des difficultés de l’ascension. La personne sur qui allait retomber tout l’honneur en cas de victoire. Des adversaires ne se seraient pas risqués à traverser le col pour tendre une embuscade et se débarrasser de l’entraîneur sudiste puis revenir vers leur caverne. D’autant plus qu’il y avait risque de se faire reconnaître! Non, la réponse est évidente et montre bien que le sport amateur n’a pas terriblement évolué depuis ces temps lointains. Il fut éliminé par ses propres coéquipiers! Une jalousie soudaine, le refus de partager les palmes de la victoire, l’espoir d’être les seuls à pouvoir raconter l’histoire lors des longues nuits d’hiver autour du feu, l’ambition chez quelques uns de devenir rapidement entraîneur, l’espoir d’hériter de sa caverne et de ses trophées… on ne connaîtra jamais toutes les motivations des athlètes cavernicoles. On peut imaginer une caverne où plus jamais le ménage ne fut fait, une équipe déstabilisée par son horrible secret, un sport en devenir qui sombra dans les brumes de l’oubli. Tout le mystère entourant Oetzi ne s’est pas dissipé. Une malédiction plane, depuis la découverte du corps, autour des athlètes de pointe pratiquant la même discipline. Un pouvoir occulte frappe les plus grands : Oxyde de Cnide de l’équipe grecque, disparu en mer; Marzipan Salsa de l’équipe espagnole, sublimé en pratiquant l’équitation; l’anglaise Pam O’Tappy, volatilisée dans un pub; Ascension Desescalar, la jeune prodige chilienne, écrasée sous une pile d’assiette; Rubeol Postmortoff, l’espoir russe, évaporé dans un champs de tubercules. Est-ce la malédiction d’Oetzi? L’âme de ce pionnier, disparu avant son heure, qui cherche à se venger sur la présente génération de grimpeurs? La science reste, pour le moment, muette à ce sujet et passe le flambeau au philosophe pour qui ces mystères sont tout aussi insondables mais demeurent, néanmoins, une excellente raison de justifier son existence. En conclusion, on peut croire que cette sordide histoire de jalousie néolithique sera l’exemple à citer, cette année, chez les équipes s’illustrant en compétition : « Le défi nous fait face, le danger admire notre dos. »
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