| Novembre 2006 |
|
||||||
|
Le Ninja casse-noisette |
© Jean Pierre Banville |
||||||
|
|
|||||||
|
-« Viens viiiittte! Ton fils est en train de casser les roches qui bordent l’entrée!!! » Non mais on n’est pas capable de rester tranquille à surfer sur le net dans cette maison? V’là ti pas que Gère Mène fait une crise pour quelques roches ramassées sous le Pont de Québec. Elles ne servent qu’à délimiter l’allée, ces roches… mais bon… le mégalomane domestique a sans doute décidé que c’était des œufs d’extra-terrestres et qu’ils allaient éclore pour ensuite dévorer tous les manchots de la terre. Si c’est le cas, j’ai une liste de noms à leur suggérer… pas des manchots, juste plus bêtes. Je vais à la fenêtre.
Des éclats de roche volent partout alentour. Un vrai petit ninja casse-noisettes! Vite, une photo puis je l’arrête pas tant pour le dommage que pour éviter d’entendre, encore une fois, le son de la voix harmonieuse de la mère du mégalomane.
La roche… le fleuve en charrie des millions de tonnes. Les berges en
sont couvertes. Je n’ai qu’à me pencher pour en choisir de plus
belles. Elles tombent de partout, elles sortent de terre, elles sont
exfoliées, arrachées, balayées et personne n’en a cure. Je me demande si Mère Nature a pleuré quand on lui a arraché les blocs pour en faire des sculptures et des murs de soutènement? Mais plus encore, je recommande à tous un détour par Carrare… Non seulement les Apuanes recèlent des sites d’escalade fantastiques mais le marbre de certaines des plus belles œuvres au monde y fut découpé. Allez-y pour l’escalade. J’y ai grimpé, un jour, dans une grotte alors qu’à l’extérieur on assistait à une véritable tempête de grêle : nous étions, nous, au sec. J’ai même grimpé dans une carrière de marbre noir, le marbre le plus coûteux de la création! Une petite fissure dans un mur de marbre noir… mes doigts, au sommet, étaient trop gros. On accepte, en tant qu’espèce, de modifier notre milieu de vie. On se doit de le modifier si l’on veut survivre et s’épanouir. Et nous ne sommes pas les seuls : les castors font de même. Les fourmis, les grands troupeaux aussi. On creuse, on pioche, on sarcle, on coupe… l’évènement majeur de notre histoire humaine, n’en déplaise aux écologistes BCBG, ce fut l’invention de l’agriculture qui modifia drastiquement les écosystèmes, notre capacité de survie et notre relation avec les autres espèces. Et n’allez pas me parler des Amérindiens qui vivaient en « harmonie » avec la nature! J’ai assez d’avoir à maintenir le mythe que mon fils est normal sans avoir à me faire bourrer de menteries par des écolos… il n’y avait plus de chevaux à l’arrivée des européens, plus de mammouths, plus de « giant sloths » -quelque soit leur nom en français- et ils travaillaient forts sur le cas du bison… s’ils avaient eu des chevaux… ils auraient exterminés les bisons aussi. Pour revenir au substrat de notre passion : la roche! Et bien on la respecte, cette roche. On la respecte singulièrement plus que tous les entrepreneurs qui transforment des falaises de calcaire en béton. Bien que… vous utilisez des trottoirs vous aussi, non? Et les hôpitaux sont faits majoritairement de béton? Qui voudrait construire un hôpital en bois? Ça prendrait une méchante grosse forêt… et il y aurait des critiques devant un tel massacre d’arbres vivants. Personne ne peut être contre les hôpitaux… Un rocher, même celui dans mon allée, ce n’est qu’un rocher. Une ressource renouvelable (eh oui…) car il s’en forme partout en tout temps. Vous ne vous en rendez pas compte parce que le processus est à l’échelle géologique! Oui, l’échelle du temps géologique vient de la géologie, l’étude des roches, et c’est assez long. Un rocher, c’est un non vivant qui a un cycle de création et de modifications et de destruction. Si, sur une falaise comme le Cap Diamant, un caillou ou une strate devient suspect, on envoie immédiatement une équipe pour mettre des barrières, pour consolider la masse et faire tomber ce qui doit tomber. Personne ne critique. En fait, tout le monde applaudit car qui veut recevoir une tonne de roche pendant qu’il circule à vélo sur le boulevard Champlain? Même situation à la Tête de Chien à Nice! Si le mur de soutènement d’une mine à ciel ouvert menace, vous verrez arriver une équipe spécialisée qui va percer, installer du rebar et coller le tout à demeure. Mais, le plus souvent, l’équipe ne fait pas dans la dentelle : on perce quelques trous, on insère un gel explosif et on fait tout sauter. Personne ne se plaint : la sécurité prime sur l’illusion de vie pérenne d’un quelconque « esprit », « âme » ou « génie » géologique. En escalade, l’équipe spécialisée se nomme les « équipeurs ». Travaillant seul ou en couple, ils modifient légèrement l’environnement pour que nous puissions exercer notre passion sous sa forme « sportive ». Et c’est une très légère modification, croyez-moi… même en ajoutant un sentier et des travaux de stabilisation de pente, ce n’est rien comparé aux chemins agricoles ou forestiers, aux travaux d’infrastructures communales, au simple fait de creuser un fossé sur le bord de la route. Ces équipeurs sont, majoritairement, des gens passionnés, bénévoles, qui décident qu’une partie du plaisir se trouve dans le fait d’être suspendu dans un harnais toutes les fins de semaine. Ces équipeurs créent des voies qu’ils veulent intéressantes mais il arrive parfois qu’ils commettent des erreurs. Pas souvent… Ces équipeurs travaillent à leur rythme propre : ils possèdent tous une signature, une façon de procéder, un style tout à fait personnel. Une voie de Piola n’est pas une voie de Fara n’est pas une voie de Rouzo n’est pas une voie de Baudry. Et toutes ces voies ont leur charme propre. Mais une chose sur laquelle aucun de ces équipeurs ne va tergiverser, c’est la sécurité! La voie se doit d’être totalement sécuritaire pour le grimpeur comme le pied de la voie se doit de l’être pour l’assureur. Sécuritaire voulant dire que tout doit tenir en place… S’il y a un doute, le moindre doute, ils balancent tout ce qui branle vers le bas de la façon la plus sécuritaire possible. Personne ne peut être contre cette pratique. Pour ceux qui sont contre, il y a bien l’Etna durant les éruptions : ça tombe de partout et ça satisfera votre goût prononcé pour le respect de la nature vierge et l’acceptation des risques montagnards. Le ou les équipeurs, c’est le team de BTP escalade! Rien de moins… Pas les entrepreneurs de travaux publics – qui va payer? -, pas les travaux acrobatiques – qui va payer?- pas les pompiers! Les équipeurs sont là pour sécuriser la falaise et imaginer les voies. Et ils y prennent plaisir. Ils jettent bon an, mal an, des milliers de tonne de roche au pied des voies sans demander un permis ou un arrêté municipal. Sans consulter un propriétaire car que connaît-il du danger en falaise, le propriétaire du terrain? Casser du caillou est le bagne pour certains et une joie pour d’autres. Qui suis-je pour juger du plaisir si c’est à l’avantage de la sécurité de tous? -« Vient l’arrêter tout de suite!!! Il entreprend les dalles de patio du voisin… » Il faut que j’y aille : mon mini ninja va tout détruire dans le quartier. J’ouvre la porte. -« Rentre dans la maison tout de suite! Tu as assez détruit pour aujourd’hui : c’est le temps des devoirs. »
-« Attends! Attends! Je veux faire tomber ce gros caillou d’en haut
du cabanon. J’ai placé l’échelle et je vais le faire rouler sur le
toit. Il va tomber direct sur la tondeuse! -« Dans la maison…ça presse… pis lâche mon marteau! Petit vicieux : encore quelques années et on va t’inscrire pour la Purge d’Or! Le digne fils de son père… »
|
|||||||
|
|
|||||||
|
|
|||||||