| Mai 2005 |
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Pour un OUI ou pour un NON |
© Jean Pierre Banville |
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Le Président de la Chambre retomba sur son siège sous une salve d’applaudissements. Il avait enfin réussi à amener une bonne partie de la députation sur un terrain neutre où les arguments partisans seraient mis de coté pour une journée. Toute cette agitation sportive lui donnait soif : il saisit son verre d’eau préalablement renforcé de vodka et bu quelques gorgées. La journée s’annonçait idyllique. Les cinq instructeurs d’élite se repartirent le groupe. La falaise de Couché-Panier était déjà couverte de cordes car tout l’exercice se ferait uniquement en moulinette. On distribua le matériel, identique en tout point pour tous, et l’instructeur chef donna les consignes de sécurité. Puis tous les élus se dirigèrent vers le pied de la paroi. Le président de la Chambre, étendu sur une chaise longue et surveillant de loin la bonne marche des opérations, sirotait son troisième verre d’eau. D’entrée de jeu, il y eu une légère discussion sur la préséance à observer. Qui grimperait quoi, quand? Qui allait se lancer à l’assaut en premier? On décida donc de tirer au sort, pile ou face, mais un député conservateur s’estima lésé du résultat et demanda une vérification de la pièce. Un député indépendant refusa de grimper à l’extrême droite de la falaise et on le ramena au centre gauche. Tels des hôtesses de l’air, les instructeurs ajustèrent les boucles des harnais. Ils annoncèrent le principe de rotation sur les cordes puis vint le moment de s’encorder. Première difficulté majeure : un groupuscule d’extrême droite voulut absolument utiliser le nœud coulant, dit nœud du pendu, pour relier le harnais à la corde. On dû prendre un bon cinq minutes pour leur expliquer que le nœud en huit était parfaitement efficace et que personne n’en réchappait. Puis un député refusa de se faire assurer par un confrère de la circonscription voisine qui avait, semble-t-il, une liaison coupable avec son épouse. Tout le problème résidait dans le fait que le confrère en question n’était pas de son parti… -« Messieurs, il vous faut utiliser vos pieds et vos mains, chercher les meilleures prises et vous hisser jusqu’aux ancrages sommitaux. Personne ne touche à la corde. Ce n’est pas une course : profitez de l’expérience et admirez le paysage. » Anton Cloridrique, instructeur chef, sentait bien un certain flottement chez les élus. Ce n’était pas la précipitation : tout ce beau monde se surveillait et insuffler un esprit d’équipe au groupe relevait d’un miracle mineur. Mais il en avait vu d’autres… Un à un, les députés quittaient le sol. -« Ne vous aidez pas de la corde, monsieur Grappillon! Juste les prises... » -« Jamais je n’ai touché à la corde comme pourront le jurer mes confrères! » -« Il ne faut pas mettre les doigts dans les scellements en place, monsieur Limicole! » -« Je vérifiais, en temps que délégué à la voirie, la solidité de ces ancrages. » -« Député Rollmops! Surtout ne vous détachez pas… vous êtes à 15 mètres du sol! » -« C’est une honte! Cette ceinture vient d’un pays avec lequel nous n’avons pas de traité de libre-échange. Vous étranglez notre économie en achetant à l’étranger… » Anton Cloridrique allait de corde en corde, surveillant, cajolant, éduquant. Il avait vu pire lors d’une sortie de jeunes délinquants. La majorité des députés redescendaient. -« Motion de censure face aux actions délibérées de monsieur Penture qui m’a laissé choir et quasi laissé pour mort au pied de cette montagne! » Le chef du parti centriste d’extrême gauche s’en prenait à son assureur de la gauche centriste. Anton arriva juste à temps : ils allaient en venir aux coups. -« Du calme, du calme… monsieur Penture a fait une erreur de débutant : sa main a glissé sur la corde. N’est-ce pas, monsieur Penture? » -« Je ne me souviens d’absolument rien, je prends une médication contre une vilaine grippe. » Commotion un peu plus loin. -« Nous, du Parti de la Verdure, refusons de grimper plus longtemps dans un chemin vertical qui abrite encore certaines mousses et cryptogames. C’est une atteinte à la biodiversité! » -« Pour sûr, vous êtes toujours contre le progrès, bande d’iconoclastes! » répondit un membre de la droite libérale. -« Changez de voies!» cria Anton. -« Monsieur Fumure ne veut plus descendre. » annonça un des instructeurs. Fumure, un illuminé de la plus belle espèce, était debout au sommet. -« Ceci est un mouvement de protestation dirigé contre les coupures dans le budget fédéral, sabrant ainsi les fonds de recherche sur la calvitie précoce. » Deux ou trois autres députés tout aussi chauves emboîtèrent le pas et s’encordaient pour aller grossir la manifestation. Anton fit signe aux instructeurs de calmer les esprits et monta par le sentier pour récupérer Fumure qui ne réintégra la terre ferme qu’après un acte de provocation final. On jura plus tard qu’il avait dû boire un bon trois litres de café qui est, comme on le sait, un excellent diurétique. Revenu au pied de la falaise, Anton constata que la situation ne s’améliorait pas. Le Parti de la morale chrétienne accusait Grapillon de tricher à tous les essais. Le député Biture effectuait une razzia dans les sacs de provision pour en soutirer les entrées aux huîtres fumées. Le critique de l’opposition officielle Ixode se promenait en prenant des notes sur les performances de tous les députés présents. Des photos aussi, et pas sous les meilleurs profils. A l’ombre, le Président de la Chambre reprenait un peu d’eau. Allant d’un groupe à l’autre, Anton surpris le député Massette qui sabotait la corde qu’allait utiliser monsieur Narcose. Il ne restait que l’âme à la corde… Massette, lui, n’en possédait pas tant! Même le diable aurait cherché en vain l’ombre d’une âme dans ce corps famélique. -« Vous êtes fou, Massette, vous pouviez le tuer! » -« L’engeance a voté contre mon projet de loi sur la semaine interminable! Il mérite le pire… » Deux instructeurs vinrent dire à Anton qu’ils ne retrouvaient plus leur porte-monnaie. Et certains gri-gri avaient mystérieusement disparus ce qui faisaient dire à la Vraie Droite que des éléments subversifs se cachaient sur le terrain et que si on avait appuyé leur projet de loi sur l’immigration … Un seul des élus montait et descendait le long des cordes. -« Qui est-ce? » demanda Anton -« Le député Hédoniste, c’est le seul qui semble y prendre plaisir! Remarque qu’il est myope et sourd comme un pot, alors…» répondit un instructeur. A l’extrême gauche de la falaise, certains députés socio gauchiste syndicaleux allumèrent un feu et y jetèrent leurs chaussons en signe de solidarité avec les travailleurs des pays tiers-mondistes qui nourrissaient leurs familles en produisant des articles de masse pour le tyrannique marché occidental. La boucane sortait des oreilles d’Anton Cloridrique. Il se hissa sur un gros bloc et hurla de toutes ses forces: -« Voulez-vous grimper, Oui ou Non? » Le tumulte se calma.
Un à
un, les députés levèrent leur main en annonçant leur couleur. On embarqua le Président de l’Assemblée qui avait sombré dans une sorte de coma aqueux et toute la Chambre se retira dans les autobus. Anton contempla le champ de bataille. Le député Hédoniste avait été oublié, corde attachée à un arbre par deux tours morts, en plein milieu de la paroi. Il se débattait à peine. Anton soupçonna immédiatement l’extrême droite : deux tours morts pour un handicapé, il n’y avait qu’eux!
Trois
semaines plus tard, par un vote unanime de la Chambre, le site de Anton Cloridrique fut nommé d’office Guide en Chef et responsable de la perception des frais d’entrée. Fier comme un paon lors de l’annonce, il se dit que sa première paie servirait à remplacer sa montre altimètre égarée lors de la journée.
Il
aurait pu jurer avoir demandé à un député de la surveiller… |
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