Février 2006  

Qui ne risque rien...

© Jean Pierre Banville


 

Jeudi, six heures du soir… j’arrive à la maison et il y a un gros camion dans mon entrée. Deux hommes ferment la porte coulissante de la boîte. Ma mère me fait de grands signes et me presse de venir voir au plus vite.

-« Ces messieurs viennent juste de livrer les divans! C’est beau pas possible!! Viens descendre le vieux en bas, dans le sous-sol. »

Trônant majestueusement dans le salon, deux divans neufs… je me suis hâté de jeter dehors la causeuse qui était défoncée puis je me suis attelé à descendre celle encore  potable en sous-sol où je ne désespère pas, un jour, de créer un bureau digne de ma plume. C'est-à-dire rien de plus que quatre murs et une vieille causeuse…

Je pousse le meuble en face de l’escalier et Gère Mène, dans un allant de bonté émanant de l’acquisition de meubles tendance, s’offre à m’aider. Je fais glisser la causeuse au palier, trois marches plus bas, puis je penche le tout vers le bas de l’escalier. Voulant m’aider à tout prix – je ne peux raisonnablement pas descendre une causeuse tout seul  malgré ma carrure, c’est clair -  elle décide qu’une bonne poussée ne peux qu’aider la descente! Moi, je suis en bas, retenant le monstre pour ne pas me faire écraser.

-« Calisse de tabarnak! Tu cherches à me tuer ou quoi??? »

Je venais juste de me ramasser en bas de l’escalier avec la causeuse à la verticale devant moi, comme le couperet de la guillotine…

Après quatre jours comme consultant, voilà que Gère Mène se décide à m’éliminer pour l’assurance. Je me suis dépêché d’ouvrir une bouteille et de me verser un verre. Ma mère était encore en extase devant les nouveaux divans triples et avertissait le rejeton de ne pas s’y asseoir avant d’avoir 18 ans et son permis de conduire.

Il y a des risques à travailler dans une maison, surtout dans la mienne où la majorité des habitants sont des disfonctionnels profonds. On risque sa vie à tous les jours!

Risquer sa vie, il y en a des tonnes qui le font à tous les jours. Ils sont payés pour le faire mais, réellement, quel est le prix d’une vie? Pompiers qui se lancent dans les flammes pour sauver des enfants, policiers qui frappent à une porte sans savoir qui va ouvrir, pilotes de Canadair qui éteignent des feux et rechargent les réservoirs à même les lacs, ambulanciers qui roulent beau temps mauvais temps pour sauver une vie, militaires qui vont dans des missions de paix tout en sachant que les deux belligérants vont tenter de faire des cartons, marins qui laissent famille et amis pour gagner leur vie sur une mer parfois cruelle.

Lorsqu’ils périssent, chacun y va de son laïus sur le devoir accompli…

On est bien triste mais c’était un sacrifice valable.

Lorsqu’un alpiniste ou un grimpeur meurt, on est bien triste. Mais, immédiatement, on remet en question la pertinence de la prise de risques. On pense à la famille qui ne verra plus le père ou la mère décédée là-haut : le jeu n’en valait pas la chandelle et c’est de l’égoïsme pur que de risquer sa vie alors que des enfants attendent dans une maison douillette.

Étrangement, la personne décédée serait restée à la maison, son moral aurait périclité et elle aurait demandé un divorce… tout le monde aurait hoché la tête en s’assurant que c’est un fait de société. On se serait bien balancé des enfants!

Bien entendu, un alpiniste décédé aurait eu le choix de renoncer à sa passion. Il aurait pu devenir un comptable, porter des complets gris souris, revenir tard du bureau et amasser des sous pour une retraite à 55 ans, âge parfait pour la culture des pissenlits et les randonnées jusqu’à la boulangerie. Il aurait pu rentrer dans le rang et devenir un anonyme comme… nous… oui, vous, moi, tous ceux qui n’ont pas eu le courage de leurs ambitions profondes. Tous ceux qui n’ont pas su respecter leurs passions et qui mènent de petites vies de zombie jusqu’à la crise cardiaque ou l’étouffement avec un radis dans une résidence pour personne âgée.

Pensez-y, chers lecteurs! Quelle vie est la plus réussie, quel exemple est le meilleur pour des enfants? Un père qui se tue bêtement sur l’autoroute en revenant du 5 à 7 du bureau où il travaille depuis 15 ans jusqu’à tard le soir sans laisser comme héritage autre chose que sa signature sur des papiers sans valeur? Ou un père qui a respecté sa passion jusqu’à devenir un des meilleurs joueurs au monde, qui laisse photos et articles, amis et témoignages parce qu’il a disparu en tentant ce que personne au monde n’avait tenté avant lui? En sachant qu’il avait de bonnes chances de réussir…

Je n’ai même pas de doutes, moi, que l’important n’est pas la mort mais l’héritage, le souvenir de notre passage sur terre. Et le respect profond de ce que nous sommes réellement, au fond de nous. Notre nature profonde. Notre moi intime.

Sommes-nous des Hommes ou des rats?

On tend à oublier rapidement les rats et leurs courses dans ces infâmes labyrinthes des laboratoires modernes. On tend aussi à oublier les comptables assez vite. Mon père était un banal petit calculateur et quand ma mère et moi seront disparus, il ne restera plus personne pour vénérer sa mémoire – j’avoue qu’il avait ses bons cotés – et il sombrera dans les limbes de l’histoire.

Par contre, les Hommes sont des modèles pour nous tous. Ils disparaissent physiquement mais nous laissent un souvenir impérissable. Leur passion éclaire un monde de plus en plus morne. Un monde où la rectitude prime sur la raison.

Je déplore un décès. J’admire la passion qui a permis ce désir d’aller plus loin et de reculer les frontières du possible.

C’est ce qui différencie l’humain de la ratitude.

Je vais reprendre demain le chemin tracé par la société. Un bon père, un bon employé, un petit boulot et le paradis à la fin de mes jours.

Je suis tellement fier de moi!

Qui va se souvenir?

De quoi?