09 Février 2005

- L'amour tombé du ciel -

© Jean Pierre Banville


 

 

 

 

Lionel est un jeune homme bien. Lionel est un jeune homme sans histoire. Lionel est un jeune cadre sérieux et plein d’avenir, possédant un compte en banque, un fond de retraite, un SUV et plusieurs paires de chaussons. Car Lionel n’a qu’un défaut : il se défonce à la résine quatre fois par semaine dans la salle d’escalade locale. Une vie simple et heureuse comme il y en a tant !

 

 

 

 

Mais Lionel a un secret, un vide dans sa vie qu’il n’arrive pas à combler. Toutes ces paires de chaussons et toutes les voies dures enchaînées ces derniers mois ne lui ont pas apportée la seule chose qui lui manque : l’âme sœur!

Il a cherché à gauche et à droite mais rien ne fait. Il serait un crashpad que ce serait pareil ; on ne le remarque pas malgré tous ses chaussons, ses vêtements griffés et son SUV stationné juste à coté de la porte d’entrée avec son nom en bannière sur la fenêtre avant.

 

 

 

 

Or, depuis quelques jours, Lionel a le béguin pour la petite grimpeuse qui hante le gym et fait, comme lui, du bloc. Elle est jolie comme un cœur et le moindre de ses mouvements sur le pan fait vibrer la fibre amoureuse de Lionel. Ah ! S’il pouvait trouver le courage d’aller lui adresser la parole, ne serait-ce que pour parler de chaussons et ensuite devenir son entraîneur, améliorer ses performances et enfin lui proposer de l’accompagner vers de chaudes destinations exotiques où le rocher est parfait et les soirées si longues.

 

 

 

 

Mais Lionel est un homme d’action qui ne se laisse pas intimider par des difficultés passagères. Il passe au comptoir et achète une dizaine de bouteilles de ces merveilleuses boissons énergétiques dont on dit tant de bien. Il se les cale derrière le gorgoton et, stimulé par l’afflux massif de sucre et de caféine qui aurait couché un homme moindre que lui, il s’approche de la Belle, ne craignant plus rien sauf un mouvement de vessie.

 
-« Difficile, ce mouvement ! Si tu veux, je peux te parer… moi, c’est Lionel»
Lionel se fait regarder de haut en bas, une mouche sur un papier collant.
-« Pourquoi pas ! Moi, c’est Stéphanie et je suis nouvelle ici. Tu as une auto?»
-« Une Mazda Tribute mais la prochaine fois, je vais aller vers une grosse Honda…tiens, mets ton pied ici et tes deux mains là. Tire ! »
 


Stéphanie ne s’élève que de quelques centimètres.

-« Trop difficile, Stéphanie. Allons vers la V0- sur l’autre panneau. »
-« Le bloc, c’est lassant. Lionel… tu demeures où? »
-« Un loft dans la haute ville. Tiens, tu poses tes pieds sur ces prises et, vas-y, vas-y !!! »

Stéphanie s’élève gracieusement sur le pan, paré par un Lionel en extase. Une œuvre d’art en pleine action, se dit-il!

VLAM! L’œuvre d’art fait une chute catastrophique et retombe lourdement de tout son long sur son pareur, l’écrasant sur le matelas.

-« Lionel… je suis désolé… mon pied a zippé sur ces petites prises. Elles sont toutes patinées : allons plutôt sur le grand mur faire de la moulinette.»

Lionel se relève péniblement en songeant au poids de toutes ces courbes se pressant sur son corps.

 



 

 

Le mur de moulinette et une petite 5b.

Là, se dit Lionel, rien ne peut aller de travers. Je l’assure et puis je lui montre les lolottes et autres figures de notre art.

Stéphanie s’encorde et attache son sac à pof.

-« Lionel, tu me mets à sec dès que je te le dis… d’ailleurs, ce qui me fait penser que je dois passer au guichet tout à l’heure : il ne me reste plus un sous.»




Lionel tire, tracte, hâle, treuille et va si bien que Stéphanie se retrouve au milieu du mur en pleine possession de ses moyens. Elle prend un moment de repos, agite ses charmants doigts dans son sac qui, du coup, se détache et tombe directement sur la chevelure rebelle de Lionel, le vieillissant de quelques décennies.

-« Lionel !! Je suis désolé… descends moi tout de suite! Je me suis arraché un ongle sur la fermeture de ce sac. La qualité de l’équipement n’est plus ce qu’elle était. »

Et notre gentilhomme descend la belle. Tous deux se précipitent vers leurs salles de toilette respectives, Lionel pour se rajeunir et sauver une vessie qui souffre de la haute teneur en caféine des boissons ingurgitées ; Stéphanie pour remodeler un ongle totalement abject et certainement pas digne d’une œuvre d’art.

 

 


Lionel sort de la salle de bain pour apercevoir Stéphanie qui jase avec la demoiselle au comptoir. Elle s’est changée et son sac de gym est là, à ses pieds.

Elle se retourne et lui fait signe…

-« Lionel!! Je dois y aller mais il fait tellement froid… tu serais un ange si tu pouvais me donner un lift jusqu’à la haute ville et m’arrêter à un guichet en passant. Ce ne sera pas long et puis on étouffe ici, tu ne crois pas? »

Lionel ouvre un large bec et se précipite vers son sac. Enfin la femme de mes rêves et voilà que j’ai une chance de la reconduire chez elle! Soirée bénie entre toute…

Il entasse pêle-mêle ses chaussons, son baudrier et son sens commun.

Un doute l’effleure pourtant : Stéphanie ne serait pas une de ces « climbing bunnies » qui hantent les gyms et font collection de grimpeurs BCBG ?

Doute vite effacé à la vue de sa partenaire qui lui envoie la main en souriant…

Comment une créature si angélique pourrait-elle  posséder une once de méchanceté et vouloir profiter de moi? Non! Il faut penser à nos prochaines vacances : je vais l’amener à Finale Ligure et boire du vin en me perdant dans le bleu de ses yeux…

Stéphanie lui donne son sac à porter et ils sortent ensemble en quête d’une vie meilleure…