Juin 2005  

Un sujet pour le moins... glissant.

© Jean Pierre Banville


 

Le fringuant gastéropode venait de parcourir vingt centimètres en moins de 45 minutes. Un record sur ce parcours semé d’embûches et de distractions. Et en prime, il avait laissé sur son chemin une longue traînée verdâtre qui caractérisait l’espèce.

Camille Léon Livide remplissait son petit calepin d’innombrables observations  sur ce spécimen quasi parfait de mollusque terrestre. La Limace Grise de St-Pé (Limax Limax Lividus) était célèbre partout au monde pour sa vélocité. Au moins cinq personnes en dix ans avaient communiqué avec Camille Léon pour s’enquérir de la fameuse découverte de cette sous-espèce de gastéropode, découverte qui lui avait valu un article élogieux dans le Semainier Paroissial. Quelle gloire!

Militant écologiste de la première heure, Camille Léon avait supporté le combat de la Ligue de Protection des Arachnides puis s’était intéressé au travail du Groupe de Support aux Lapins Orphelins pour finalement devenir directeur de la Fondation pour la Sauvegarde des Lichens.

C’est là que, pour la première fois, il avait constaté le carnage causé par les pratiquants de la varappe. Des milliers, que dire, des millions de pauvres lichens déchirés, vaporisés, brossés, javellisés pour que cette engeance de varappeurs pratique leur sport futile. Toute ces falaises stérilisées pour que quelques individus atteignent ce qui n’est même pas un sommet. Ils ne pensent même pas à la douleur, la souffrance que leurs gestes causent à la Terre… et la biodiversité en prend un coup… on dit même que les vautours fuient certains caps quand la nuée grimpante faisait son apparition. Pauvres vautours! Leur cœur d’oiseau ne supporte pas le stress, c’est bien connu.

Et voilà que les fameuses Limaces Grises de St-Pé étaient menacées à leur tour!

Pour leur plus grand malheur, elles se reproduisaient avec passion sur un petit mur tout couvert de lierre et dévoraient avec non moins de passion les grisets qui poussaient en abondance dans ce canyon humide et frais. En fait, une coulée ne voyant le plein soleil que la dernière semaine de juin tellement que la légende locale en faisait le site d’un microclimat amazonien type « saison des pluies ».

Et ce petit mur avait été découvert par la masse des grimpouilleurs, brossée à certains endroits et équipée de grosses vis en inoxydable. Tout le bas du mur se retrouvait à la terre nue ce qui était extrêmement dangereux pour ces pauvres gastéropodes qui devenaient une proie facile pour les prédateurs en traversant ce no man’s land. 

Des bruits au départ du sentier… Camille Léon aperçu deux jeunes filles à moitié vêtues accompagnées d’un garçon arborant des tatouages sur les bras et le bas du dos. Une corde, des harnais et tout l’attirail de métal qui sonnait la ferraille. D’autres grimpeurs.

Camille Léon les toisa du haut de son mépris. Il rajusta son béret et se pencha vers « Bucéphale », le spécimen le plus rapide observé à ce jour. Quelle joie que cette nature toujours renouvelée, que ce silence cristallin, que cet air humide et frais.

Le grimpeur remonta le sentier, laissant ses compagnes au pied du mur.

-« On devrait les fusiller! » se dit Camille Léon.

Trois minutes plus tard.

-« Corde!! »

Une corde atterrit près des filles sur une partie vierge du mur.

Le jeune homme apparut bientôt, harnaché comme un commando, portant une grosse perceuse à l’épaule, marteau au baudrier et une grosse brosse métallique au bout d’une cordelette. Il descendit d’un mètre sur la corde.

-« Regardez bien, les donzelles! Je vais créer une classique instantanée et vous serez les premières à la grimper. On va la nommer ‘’ Les saints se pointent’’!!!»

Il tira sur une corde et la perceuse démarra en faisant un boucan du diable. Une grosse fumée bleutée entoura le grimpeur pendant qu’il perçait les ancrages du relais. Il entra deux des grosses vis et les relia par une chaîne. Puis il descendit deux mètres plus bas, perça de nouveau un trou, posa une vis et s’accrocha dessus.

Il pris la brosse et commença à dénuder le rocher de toute la végétation et, du même coup, créa la première pluie de limaces observée depuis le Moyen Age.

-« Je le savais! Il y a des prises partout sur ce mur. Et des bonnes !! Tout le monde va vouloir essayer ça et notre nom sera dans le prochain topo. Hé! Vous avez vu toutes les bestioles qu’il y a sur ce mur ? On peut attraper la maladie de Lyme avec ces sangsues là ? »

Le sang de Camille Léon Livide ne fit qu’un tour.

-« Ce ne sont pas des sangsues, jeune malotru, mais bien une espèce rare de limace. Et vous détruisez leur environnement! Descendez de là tout de suite!! »

-« Ho,ho, grand-père… pas de panique! Il y en a plein de limaces partout. Chez moi, les limaces mangent les fraises de ma mère… en fait les limaces mangent tout son jardin… ce qui veut dire que quelques limaces de plus ou de moins… et en plus, il y a une magnifique voie d’escalade à faire ici. Alors, à moins que ces limaces n’aient un collier au cou avec votre nom dessus……… »

Il recommença à brosser de plus belle alors que ses copines – le monstre était sans doute bigame – le regardaient, lui, Camille Léon Livide, comme s’il était un petit homme vert.

Il y eu un brusque déclic dans sa tête lorsque la machine infernale se remit à pétarader en détruisant la couche d’ozone. Camille Léon se précipita sur la corde qui pendait et se mit à la secouer de toutes ses forces pendant que la seconde averse de limaces en moins de cinq minutes le couvrait de petits corps éventrés et de lierre frais. Il hurlait son horreur et, brassant la corde fixe de-ci de-là, faisait tournoyer l’équipeur qui heurtait le mur avec violence.

-« Lâchez-le, vieux fou! »  cria une des créatures du diable. Elle se jeta sur lui.

L’équipeur heurta la paroi une nouvelle fois et son marteau se détacha. Il vint frapper Camille Léon sur le coté de la tête, un coup qui, heureusement, ne fit que l’effleurer car, au poids du marteau, un direct aurait pu être fatal.

Il lâcha la corde, tituba sur quelques mètres, son pied zippa sur quelque chose et il s’affala sur le dos. Perte de conscience...

-« Je vous le dis, monsieur le curé, le vieux est devenu fou et il a agressé mon copain alors qu’il grimpait. Il devrait être enfermé! »

Camille Léon ouvrit les yeux. En face de lui se tenait le curé, Olivar Cantharide. Qui devait venir le rejoindre plus tard dans la journée. Qui éditait le Semainier Paroissial. Qui était le spécialiste incontesté de l’escargot dans la belle ville de St-Pé. Qui n’appréciait pas à sa juste valeur la Limace Grise, dixit le Cro-Magnon de l’escargot…

Son plus sombre compétiteur, quoi.

-« Mon cher collègue! Voilà une bien triste situation… trop de travail sans doute. Cette histoire de limaces vous a monté à la tête. Regardez-vous! A votre âge, couvert de limaces mortes, les habits tachés de boue, du lierre dans les cheveux, affalé devant deux jeunes femmes à moitié nues. Pensez à votre âme éternelle et surtout pensez à la science!
Vous allez me suivre et laisser ces jeunes dévoyés en paix. Leur châtiment viendra sur Terre ou au Ciel. Mais vous, Camille Léon, vous devriez avoir honte! Quelle réputation vous faites à la paroisse! Que vais-je dire dans le prochain Semainier? L’affaire va se savoir… il vous faut prendre des vacances au sanatorium des Frères de St-Abdon : je vous y réserve une place immédiatement avant que le maire ne soit mis au courant. »

Le curé remis le pauvre homme sur ses pieds. Rien de cassé mais une énorme bosse sur le crâne. Camille Léon regarda par terre et aperçu le cadavre de Bucéphale, écrasé et réduit en bouilli.

 Il a glissé sur le pauvre gastéropode.

« Les saints se pointent » est devenue l’une des voies classiques de St-Pé : on fait la file pour la grimper puis se faire photographier tout à côté de son nom joliment calligraphié sur le rocher gris.

 Les limaces ont migré plus bas dans la coulée, là où le rocher est tout cassé.

Camille Léon possède une chambre à demeure chez les Frères de St-Abdon et il s’intéresse à une famille d’acariens qui vivent dans son matelas. Il soupçonne qu’il pourrait s’agir d’une nouvelle espèce et refuse que la literie soit changée.

Sa porte possède un gros verrou et il est fermé de l’extérieur…