Septembre 2005  

Tête de Turc

© Jean Pierre Banville


 

Quel plaisir que ces beaux jours d’automne, chauds mais pas humides pour un sou, ensoleillés sans être torrides, lumineux à souhait! La nature nous offre les fruits de la terre, le miel nouveau est sur les étals, les livres de l’automne vont faire leur apparition dans les librairies.

J’ouvre la télévision et je vois les cadavres flotter dans les rues de la Nouvelle Orléans. On parle de fermer complètement la ville pour une année entière. Oui, une métropole américaine condamnée pour une année, une ville fantôme, une cité livrée aux démolisseurs. Je n’ai rien vu de semblable en cinquante ans et ma seule consolation est que le quartier historique, bien que n’étant plus qu’un attrape touristes, n’a pas trop souffert de l’inondation et pourra être sauvé. Quant à tous ces habitants alignés sur le trottoir, attendant des secours qui ne venaient pas, violés et tués durant la nuit, mourant de soif et laissés, morts, sur le trottoir et bien ils vont hanter mes nuits pour longtemps.

En temps de crise, les Romains nommaient immédiatement un dictateur ayant tous pouvoirs pour une période de six mois. Plus de bureaucratie, plus de « red tape »!

Heureusement, la Nouvelle Orléans sera fermée une année mais elle revivra car le monde ne peut se permettre de vivre sans… une Nouvelle Orléans! Ce n’est que temporaire bien qu’affligeant.

Ici, un malfrat de première grandeur a commis la plus grosse fraude à vie dans le domaine des investissements au Canada. La tête d’œuf a détourné à son profit la modique somme de soixante dix millions de dollars appartenant à des milliers de petits investisseurs privés. Des personnes ayant placé leurs économies d’une vie, leur retraite, l’argent pour l’éducation de leurs enfants, dans des fonds d’épargne collective. Tout cet argent détourné de compte à compte, de banque à banque jusqu’à aboutir… on ne sait encore où! Ces personnes ont tout perdu. Lessivés. Blanchis. Le plus beau dans tout cela et la preuve par l’exemple de la pourriture interne des institutions est que le drôle est en liberté. Il sirote sans doute un verre de vin à son chalet valant un million de dollars en discutant avec ses avocats pour savoir comment déplacer son cul hors du pays. Il a même eu le culot de paraître à une émission d’affaires publiques à la chaîne de télévision nationale pour affirmer son innocence. Le lendemain, les journaux publiaient les numéros de comptes et les sommes des transactions illégales versées dans ses propres comptes bancaires. Sous une autre justice, il aurait eu le cou tranché par l’exécuteur des hautes œuvres…

Pour nous, ici à la maison, ça veut dire que Lyne, ma Gère Mène, vient de perdre son emploi. Elle travaillait en effet pour l’entreprise du brachycéphale – rien à voir avec les comptes et la finance – et s’est vue montrer le chemin de la porte vendredi, comme tous les employés. Pas de paie de vacances, pas de prime de séparation. Un téléphone à 17 :15 et basta! Nous sommes donc deux à nous chercher un emploi dans la même maison et tout cela est dû à la faillite des institutions : ils enquêtent depuis trois ans mais n’ont pas juger bon de stopper les malversations dès la première irrégularité. C’est à faire dresser les cheveux sur la tête!

Voilà qui ne facilitera pas mes projets d’équipement pour l’automne! J’en suis à me demander si je n’organiserai pas un Téléthon pour payer une partie de mes plaquettes et gougeons. Vous pensez que Céline Dion viendrait chanter pour une noble cause ? Non… pas un grimpeur ou une entreprise dans le domaine de l’escalade ne va payer pour entendre notre Diva nationale. Enfin… s’il y a un bienfaiteur anonyme qui ne veut pas entendre chanter C. D. mais qui peut faire parvenir du matériel à un équipeur sans le sou, n’hésitez pas à me contacter!

Et je ne peux que vous mentionner le prix de l’essence qui est passé de $1.06 à $1.47 alors que le prix du baril est à la baisse. Les deux paliers de gouvernements, fédéral et provincial, ne veulent pas diminuer les taxes sur l’essence bien que le surplus budgétaire actuel soit de dix milliards de dollars.  Et on annonce une autre augmentation du prix de l’électricité, un monopole gouvernemental… la troisième en deux ans. Ils n’ont plus toute leur tête, au gouvernement, ou bien ils ont la grosse tête et nous réduisent à l’état de vaches à lait.

En prime, on annonce la mort de l’acteur qui interprétait Gilligan dans les « Joyeux Naufragés ». Une partie de ma jeunesse part avec lui! Heureusement, je viens de découvrir le film « RRRrrrr!!! » et je l’écoute à tous les soirs. Il en faut peu pour me rendre le sourire! Alain Chabat devrait penser à une série d’une dizaine d’épisodes, juste pour me garder heureux.

Mais la « cerise sur le sunday » est arrivée hier quand j’ai lu la note de service concernant le site phare de Nice. Non, non… pas le phare de Nice… la Tête de Chien… le site d’escalade! Une institution fédérale et un club local semblent avoir négociés, « in caméra », le futur d’un site d’escalade… Vous savez, un peu comme l’élection du pape : on ferme les portes, on parle à personne et attendez qu’on fasse de la fumée pour vous réjouir.

Sauf que, au vu des nouvelles qui me parviennent, il semble que le monde de l’escalade n’ait rien pour se réjouir! On parle de fermeture, sans doute de fermeture définitive considérant les travaux de stabilisation, de certains secteurs historiques de la fameuse Tête. Une mort annoncée.

Certains détails m’échappent : qui savait que des négociations étaient en cours? Quel a été le processus d’information des utilisateurs tant pour le début des négos que pour leur déroulement? Quel a été l’initiateur de ces négos? Quelles étaient les solutions alternatives? Quels ont été les experts amenés par l’institution fédérale? Qui dévoilera le post-mortem du projet d’entente? Est-ce que la porte est fermée à jamais pour une renégociation?

Ma crainte de voir notre milieu devenir la cible préférée des promoteurs, des écologistes, des gouvernements et des… organisations représentant les grimpeurs… se voit encore une fois fondée. Rien de plus facile que de manipuler un milieu désorganisé qui laisse son devenir entre les mains de gestionnaires professionnels. Rien de pire pour une passion comme la notre que de voir – j’aime l’expression américaine – des « Talking Heads » apparaître et nous dire qu’ils ont la situation en main. Pour ensuite céder la place à des « Spin Doctors », ces faiseurs d’entourloupes, qui viennent nous convaincre que c’est bien meilleur suite aux bons services de leur organisation. Je prends le « guérisologue » de RRRrrr!!! n’importe quand plutôt que ces enfirouapeurs qui me sapent le seul plaisir qui me reste. Car ici, c’est pareil… le Québec n’échappe pas aux petits gestionnaires de budget intéressés à mettre une ligne supplémentaire sur leur curriculum. Une pitié! Une insulte à l’intelligence!

Administrer, est-ce cacher aux utilisateurs d’un site les tenant et aboutissants d’une négociation visant à protéger le patrimoine vertical dont profitera les générations futures? Je peux comprendre les considérations écologiques – les volatiles – ou bien les considérations de sécurité – la falaise fout le camp – mais jamais je ne négocierais une fermeture sans avoir tout d’abord sonné le clairon et rameuté tout ce que le monde de l’escalade peut compter d’experts en géologie. En travaux acrobatiques. En finances. En équipement de falaises. En relations publiques.  Je me ferais le plus transparent possible et si l’aide doit venir du Japon ou de la Crimée, et bien soit! Je hurlerais mon désespoir avant de condamner des secteurs majeurs d’un site international : je serais entendu de la Sibérie au Chili!

Jamais je n’aurais l’audace d’expédier une notice et un plan ordonnant une fermeture après des négociations « in camera ». C’est contre tout ce que l’on veut que le monde de la montagne soit… on peut rêver, direz-vous, mais rien ne nous empêche d’essayer et, ensemble, on peut réussir!  J’avoue que je prône maintenant les falaises cachées, semi secrètes et éloignées des projecteurs mais comment fait-on pour cacher Ceuse? Les Calanques? Les Dentelles? Le Tarn et la Jonte? Le Verdon?

Comment on fait pour cacher la Tête de Chien?

Tant que nous demeurerons les têtes de turc du plein air, nous allons avoir de sérieux problèmes. Sauver le site niçois est une priorité : on a besoin, collectivement, de ce site tout autant qu’on a besoin, historiquement, de la Nouvelle Orléans! Il faut rouvrir le dossier… mais plus encore, cette affaire montre qu’il manque un rassembleur de bonnes volontés, un tas de braves gens mettant leurs compétences au service de leur passion. Partout. En tout temps. Comme personnes ressources et consultants dans de telles situations. Sans doute qu’un jour se lèvera un Alexandre!

Je retourne à ma télévision. Il faut que je revoie « RRRrrrr!!! » encore une fois. Etrangement, je crois que le « guérisologue » est membre du conseil d’administration d’un quelconque organisme gérant les sports de montagne. Regardez-le donner la bénédiction avant la chasse…