Janvier 2006  

Le travail, c'est la santé !

© Jean Pierre Banville


 

-« Consultant! Tu as de la misère à faire cuire un œuf et tu as déniché un travail comme consultant! La consultation, elle devrait être faite par un psychiatre : ça fait un mois que tu te traînes les pantoufles en phentex du lit à la cuisine! Et encore, si tu y faisais quelque chose dans la cuisine… »

-« C’est pas vrai! Je vide le lave vaisselle et je donne à manger à Mushi, le poisson rouge. Et qui manie la pelle dans la maison? Certainement pas le bizarre en train de faire des autopsies sur ses robots… non, l’entreprise a jugé que mon expérience pouvait être profitable pour gérer ce dossier avec rapidité… mon avenir, c’est la consultation! »

-« Oui… on va aussi te faire consulter pour les histoires de fous dont tu es l’auteur… Marc Antoine! Pognes le téléphone pis appelles le docteur Moquette, le psy! »

Là, c’est trop! Je vais me réfugier dans la salle de bain, seul endroit où un homme a encore le sentiment d’être maître chez lui. Cela dit, quelques amis qui ont des filles me certifient qu’ils se font jeter hors de la salle de bain par leur progéniture désirant, qui un facial, qui une épilation, qui une session de vernis à ongles. On ne respecte plus rien! Veillez toujours à vivre dans une habitation comportant deux salles de bain…

Comme si j’étais le seul à écrire à propos de la montagne…bon, d’accord… je vous accorde que mon style est particulier. Jugez le fond, pas la forme : certains ont les deux. Moi, je ne suis qu’un scribouillard. Qui n’a scribouillé que de la fiction depuis un mois. Pas mal de fiction.

Pourquoi? Parce que janvier est un temps mort? Oui… sans doute… mais que dire si Prana est acheté par Liz Clairborne? Sinon que l’argent attire l’argent et qu’on est loin de la passion. Que Décathlon acquiert un groupe de presse? Rien sinon que la publicité sera à la fois plus présente et plus subtile. Columbia achète Montrail? Rien sinon que c’est plus facile d’acheter des chaussons que d’en faire le développement.

Nous n’aurons bientôt qu’un simulacre de choix et la preuve que le monde de la montagne rentre dans le rang. On devient « big business » et seule notre passion individuelle pourra nous sauver. Nous sauver des méchants comme nous sauver des bons. Car je crois que les bons sentiments peuvent aussi nous étouffer. Et c’est une avalanche qui m’a appris que je n’étais pas seul à le croire!

Cette avalanche m’a remis sous le nez – assez gros d’ailleurs – le texte de Pierre Chapoutot sur l’humanisme montagnard.  Pourquoi je ne me constitue pas des dossiers pour conserver les textes importants? En bon consultant, je devrais le faire d’instinct! Bref… Pierre Chapoutot, que je n’ai jamais rencontré, à mon plus grand regret, a écrit un beau texte sur la liberté d’exercer notre passion envers et contre tous, doux et durs. Je cite, pour vos dossiers :

« La protection de la montagne doit avoir lieu, certes, pour les beaux yeux des aigles, des ours, des lynx ou même des baleines, mais aussi et en priorité pour les hommes, à commencer par ceux qui y habitent, et bien sûr tous ceux dont elle habite les songes. Cela reste, comme il y a vingt ans, un problème éminemment politique, mais recoupé désormais par un débat culturel dont les frontières se sont déplacées, car ce n'est plus seulement le face à face entre les vilains bétonneurs et les doux protecteurs de l'environnement: c'est aussi, entre ceux-ci, l'opposition entre les humanistes et les totalitaires. Et c'est seulement d'une réflexion sur le culturel que pourra venir la réponse à la seule interrogation qui vaille: "Quelle montagne voulons-nous donc ? »
* extrait de - La Montagne, c’est pointu -

Moi, je me considère comme un humaniste. Un gros humaniste grognon et cynique, mais un humaniste quand même. Je crois que l’homme, le vrai, est la mesure de toute chose et que nous avons la possibilité de faire des erreurs mais aussi la possibilité de trouver rapidement des solutions viables. Souvent, hélas, nous attendons à la dernière minute… mais nous les trouvons ! La journée où l’on se décide à conserver une certaine ouverture d’esprit, la journée où on se relève collectivement les manches, c’est la journée qui voit naître les solutions.

Chapoutot a raison : quelle montagne voulons-nous ? Celle de nos aspirations profondes, de nos désirs secrets, celle qui nous élève quelques instants au dessus de notre humble condition humaine ou bien celle qui n’appartient qu’aux capitaines d’industries et qu’aux législateurs? Celle qui est interdite parce que privée, ou bien payante parce que privée? Celle qui n’appartient qu’aux mousses, lycopodes et prêles, oiseaux et maringouins, où l’humain n’est qu’un cancer envahissant ? Oetzi serait mort de rire ! Comme s’il était étranger à la scène alpine plutôt qu’en être un acteur…

La Vénus de Milo comme le David de Michel Ange sont de pierre. La Victoire de Samothrace aussi. J’en admire la taille, le travail, pour transformer un bloc informe en ces monuments qui ont traversé le temps. Le bloc informe, couvert de mousse, avait-t-il plus de valeur que le David qui en est tiré?  Pierre Chapoutot a mis le doigt sur le problème: l’opposition entre humanistes et totalitaires ronge notre temps – regardez les infos ce soir - et mine le monde de la montagne qui devrait pourtant en savoir maintenant assez pour se serrer les coudes. Sommes-nous en train de brader la somme des rêves de nos enfants, leur besoin de dépassement, leur chance d’équilibre? Devront-ils se cacher pour circuler librement dans ce qui était tout dernièrement encore un bastion de liberté ?

Je pense que oui. Certainement. A coup sûr.

Car les totalitaires de tous poils sont en train de gagner. On interdit ou on aseptise, on stérilise. Car les avalanches emportent les humanistes. Car la population qui vit ou qui jouit des montagnes, falaises et blocs souffre de nombrilisme aigu ce qui l’empêche de se prendre en main collectivement pour sauver ce qui reste à sauver de sa part de rêves. Cet espace de liberté que l’on nomme la Montagne.

Mon père dirait que certains dirigeants font de la « petite politique » ! Et que la majorité est, comme moi, enfermée dans les toilettes, en attendant que la tempête passe. Le danger, c’est qu’en sortant de là, on peut s’apercevoir que la maîtresse de maison a décidé de redécorer à notre insu…

Ce qui m’amène à vous parler du nouveau divan. Il est aqua, le divan, trois places, et remplacera celui vaporisé par le destructor domestique. Toute cette affaire a été manigancée dans mon dos ! Oui… ma mère et Gère Mène ont décidé qu’un divan aqua très tendance serait parfait dans le salon mais jamais je n’ai été informé… elles sont arrivées toutes les deux en me disant quelle chance j’avais de maintenant posséder cet article indispensable. Livraison jeudi prochain. Nous pouvions enfin recevoir sans se mettre un sac de papier sur la tête! Un « must »… il ne manque, bien entendu, que les coussins assortis…

Elles voulaient mon bien !

Comme d’habitude.

Méfiez-vous des totalitaires de tous poils…