15 Mai 2005  

Urbain climber

© Jean Pierre Banville



Quel corps, cette Mireille!
Depuis trois semaines qu’on se fréquente et je n’en reviens toujours pas.
Chaque seconde passée avec elle est un moment volé au Paradis.
Et, quand elle est loin, je ne peux que rêver à ses courbes.

Bon, disons d’emblée que moi, Urbain Briseroche, je rêve plus souvent qu’à mon tour!

Je ne vois la pétillante Mireille que trois fois par semaine.
Ses journées de congé.
Mes journées de travail comme facteur.
Les journées de travail de son débardeur de mari.

 Trois fois par semaine, une petite vingtaine de minutes pour ne pas retarder la livraison de courrier dans la rue et jeter le doute dans l’esprit des voisins.

La porte de Mireille s’entrouvre, je m’introduis, je mange les trois biscuits au chocolat et le petit verre de lait qui traînent toujours sur la table et je me précipite vers la chambre du petit appartement au troisième étage d’un immeuble de banlieue.

Mireille m’y attend, ne portant que ses bijoux.
Quelle joie pour les yeux que ces bijoux!

Jeudi dernier, notre amour vit sa première crise.

Nous étions enlacés, nus comme de raison, quand on entendit par la vitre ouverte l’effroyable vacarme d’une auto sans pot d’échappement qui se stationnait juste en bas.
-« Ciel! c’est Maurice! » hurla ma Mireille.

Je fus hors du lit en une fraction de seconde. Un coup d’œil par la fenêtre me fit voir un homme d’une centaine de kilos qui peinait pour sortir du véhicule, un bandage élastique autour d’un genou.
-« C’est Maurice et je suis mort! »
-« Urbain… il faut que tu sortes d’ici : ramasse tes affaires et redescend tout de suite! »
-« Il est trop tard, mon amour… la porte d’en bas vient de s’ouvrir! »

Mireille doit être une femme d’action : elle prit mon uniforme de facteur et le jeta par la fenêtre. Et elle attrapa sa robe de chambre et une serviette.

-« Vite…vite… sors par la fenêtre! Je vais lui dire que je vais dans la douche.»
-« Mais Chouchoune, on est au troisième! »
-« Débrouilles-toi, Urbain, mais passes par cette maudite fenêtre et disparaît. »

 Elle me poussait littéralement hors de la chambre, côté fenêtre.
Et j’entendais la lente montée de Maurice, ralentis sans doute par sa blessure et sa masse de muscles : ces blocs appartement sont vraiment isolés avec du papier mouchoir.

Je fis un homme de moi : je passais par-dessus le rebord pour prendre pied sur une mince corniche.

Nu comme Adam au sommet du Mont Ararat.

Ou quelqu’un d’autre mais nu quand même.

-« Chouchoune, chouchoune… je vais me planter! »
-« Urbain, déguerpis par en bas tout de suite!»

 Je me suis décidé à longer le bord de la fenêtre pour tenter de rejoindre le coin de la maison où le bord des pierres, des briques en fait, avait l’air un tantinet plus large.

Puis vint le moment de me lancer : j’ai laissé la fenêtre.

 

C’est l’Amour qui me donna la force de survivre!

Mes doigts mordaient la brique comme les griffes d’un ours. Ma conscience s’envola et je ne pensais plus à rien. Un gros orteil entre les interstices de la façade, une main qui cherche un autre interstice plus bas, une position de grenouille et on recommence la séquence.

Toute cette escalade vers le bas dura sans doute deux minutes. En fait, je réussis à agripper le balcon du deuxième, je me suis jeté sur le balcon du premier et, d’un coup de rein, je réussis à rejoindre le sol.

J’agrippais mon uniforme sous les yeux ébahis de deux petites vieilles qui prenaient leur café sur leur balcon, dans l’immeuble d’en face. La livraison du courrier risquait d’être périlleuse dans ce quartier durant les prochaines semaines…

 -« Maurice, grand fou, pas maintenant… je vais prendre une douche! Tu me chatouilles avec ta barbe…Mauriiiiiice! »

 Ma Mireille se sacrifiait pour me sauver! Cette femme est une perle!

Je crois que je vais m’inscrire à une salle d’escalade : on ne sait jamais quand ça peut servir….