| Mai 2006 |
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Sainte Vermine |
© Jean Pierre Banville |
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Le Gazon a repoussé. Et avec lui, tous les pissenlits. Et faut maintenant arracher et tondre surtout depuis que les écolos m’empêchent de mettre des produits chimiques sur mon propre terrain pour éradiquer ma propre vermine. Heureusement, ils n’ont pas encore décidé de mettre les rats sur la liste des espèces protégées ce qui m’a permis de tester l’efficacité de la warfarine sous ma galerie arrière. Non mais quel idiot a inventé la pelouse? Je suis sidéré de
voir le temps passé par mes voisins à l’entretien de ce tapis végétal
qui se veut une projection de leur statut social. N’ayant pas de statut,
un égaré dans un bastion de la classe moyenne, je peste contre
l’obligation érigée en règlement municipal d’entretenir la pelouse qui
vient avec mon prêt hypothécaire. Si seulement j’avais un peu d’aide! Une âme charitable qui viendrait pousser la tondeuse pour moi. Un bon samaritain qui arracherait les pissenlits et entretiendrait la verdure de ma baraque. Car ça va me tuer, ce gazon… d’autant plus que chaque minute que je passe avec le coupe bordure à la main, c’est une minute de moins sur le rocher. Vous allez me dire qu’il pleut depuis trois semaines. Oui…d’accord…mais s’il ne pleuvait pas… Un bon samaritain. Vous connaissez tous la légende! Le type qui va aider le gars qui s’est fait battre et est laissé pour mort sur le bord de la route alors que tous sont passés avant sans même lui jeter un œil. Vous avez lu la nouvelle? Le gars qu’on a laissé mourir sous le sommet de l’Everest? Tous les grimpeurs, une quarantaine, sont passés à coté de lui sans lui accorder la moindre aide… Depuis la minute où il a eu des difficulté avec son oxygène jusqu’à celle où il est décédé. Et tous ces grimpeurs montaient vers le sommet! Tiens, si j’étais vulgaire… non… des jeunes pourraient lire ma chronique! J’ai tué les rats sous ma galerie. Mais j’ai sans doute plus d’estime pour les rats que pour les grimpeurs qui ont gravi le sommet ce jour-là. Je sais : certains vont me dire qu’il faisait -100 et que le pauvre type était fichu de toute façon. Certains vont me dire qu’il faut s’assumer quand on monte à l’Everest. Certains vont me dire que c’était mettre en danger la vie d’autres personnes que de tenter de le secourir. Certains vont me dire que je suis un vieux fou qui n’est jamais allé à l’Everest et qui n’ira jamais et que je n’ai pas à juger le comportement des autres. Dans une situation de danger, extrême, c’est chacun pour soi! Au diable les considérations humanitaires. Oui, oui… je sais que c’est ce que certains pensent… Hélas, le vieux fou a vu neiger et il a quelquefois pris une chance pour sauver un inconnu. Et le vieux fou, passant à coté de ce désespéré à l’Everest, n’aurait même pas hésité à stopper et à lui porter secours. J’aurais abandonné volontiers et sans l’ombre d’un doute le sommet de la montagne, la renommée et la fortune, parce qu’un humain était dans le besoin. J’aurais pu et serais peut-être mort en tentant de le redescendre. J’aurais stoppé les autres cordées pour demander un coup de main : à plusieurs, on arrive à de grandes choses! J’aurais tout fait et je serais resté jusqu’à la fin. Je suis un humain. Et c’est ce que les humains on fait depuis l’aube des temps. Quand un ours des cavernes tentait de pénétrer dans une hutte. Quand un chasseur blessé se retrouvait en mauvaise posture sous un mammouth. Quand une crue emportait des habitants. Quand des fous furieux font exploser des avions et que des personnes se retrouvent coincés au 78ième étage. Il y a quelqu’un qui se jette à l’eau. Quelqu’un qui a pris sa lance et qui a foncé. Il y a quelqu’un qui a monté tous ces étages à pied pour faire l’évacuation. Certains sont morts. En essayant de sauver des vies. C’est ce qui différencie les humains des rats… Mais encore plus… ceux qui me connaissent savent que je ne crois pas à une éthique technique de l’escalade. Mais il y a des valeurs fondamentales que nous devons conserver. Des valeurs que nous ont laissées nos illustres prédécesseurs. Il y a tous ces sauvetages en montagne. Toutes ces tentatives incroyables visant à arracher des humains, des grimpeurs, des camarades de passion, à la « montagne assassine ». Tous ces « on va te sortir de là! ». La cordée, le symbole de la corde reliant deux vies, ce n’est pas n’importe quoi. Plusieurs d’entre nous ont vu dans les sports de montagne une façon d’atteindre un idéal humaniste. Une passerelle vers une existence intérieure plus lumineuse… la montagne devait nous rendre plus fort, plus humain, en exacerbant notre humanité au travers des difficultés. Et voilà que maintenant je lis qu’on a abandonné un homme en difficulté, à l’Everest, parce que le sommet était là, tout près. Un homme qui avait froid et qui avait quelques difficultés avec son O2. Un homme qui voulait vivre et qui comptait sans doute sur la solidarité de la corde pour redescendre. Je me demande ce qu’aurait fait Shackleton? Mais vous le savez, ce qu’il aurait fait… Il n’y avait pas de Shackleton sur l’Everest cette journée là. Il n’y avait pas d’alpinistes non plus...
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