Aout 2005  

Vespa

© Jean Pierre Banville


 

Si la Terre est une Arche, certaines espèces devraient être jetées par-dessus bord.

Nous avons perdu les dodos et les diplodocus. Les mammouths et les mastodontes. Les stégosaures et les séismosaures. Les cynodictis et les palaeolagus.

Les contemporains de Lucy, les hommes de Pékin et jusqu’au Neandertal… ils sont tous retournés au néant!

Je me suis débarrassé des fourmis autour de la maison. Fini les fourmis qui courent dans le salon! Des applications massives et répétées de borax les ont expédiées au paradis des fourmis. Une victoire remarquable de la chimie…

Mais si tout était si simple!

J’ai terminé, ce matin, une voie en l’honneur de mon ami Serge Haffner.

Neuf plaquettes plus les ancrages sur du beau granit, une arête se terminant par un vilain dévers aux prises imparfaites et surtout assez mal placées.

« Je m’en fous! » située entre « Rien n’Haffner » et « Exploration du haut des reins ». Pas tellement loin du « Cheval Dominical ».

Je suis convaincu qu’il va adorer s’il se décide un jour à venir nous visiter.

Le rocher est parfait et, à 75 minutes de Québec, c’est le retour à la grande nature.

Bien entendu, le schnaps est difficile à trouver en région mais on se rabattra sur la bière.

Donc je touche terre après avoir équipé et je range mon matériel. Arrivé très tôt le matin, j’ai encore du temps devant moi. Et j’ai remarqué une grande dalle assez étroite qui pourrait être intéressante pour des intermédiaires désirant travailler le jeu de pieds.

Je remonte donc au sommet, je pose ma corde autour d’un arbre  - le mauvais, bien entendu – et je me laisse descendre. Je suis à deux mètres de mon profit donc je pose une plaquette puis une autre et je m’y suspend avec un crochet.

Brosse, brosse, brosse pour faire apparaître de minuscules bossettes et des cristaux. Descend, pose une autre plaquette, brosse encore et on recommence.

Quatre plaquettes plus bas, j’arrive à un petit palier, la première prise franche.

Je pose une plaquette et je me dirige, plus bas, sur ce qui me semble un tas de terre entre deux arbres qui enserrent la dalle en son plus mince.  

Il faut vous dire que pour faire ce travail, je porte mes vieilles lunettes. On me l’a fait assez sentir dernièrement : je ne suis plus qu’un vieux débris. Je voyais vaguement des choses aller ici et là d’en haut mais il y a tellement de choses à penser quand on équipe…

Je descends donc le long de la corde et je pose les pieds sur le tas de terre.   

 Immédiatement, j’ai senti mon erreur!

Des guêpes. Beaucoup de guêpes. Un nid entier de guêpes.

Elles ont été excitées depuis vingt minutes par le va et vient de la corde et ne demandent qu’à se lancer sur le premier être vivant qui passe. Même s’il passe de haut en bas. Elles ne se font pas prier et montent en masse le long de mes jambes, tentant de piquer l’envahisseur.

Heureusement, je porte des pantalons longs et, dessous, des jambières de hockey. Plus un t-shirt à manches longues et la veste du surplus militaire que j’utilise pour transporter mon matériel.

Je place une main devant mon visage – il faut bien sauver ce qui reste à sauver – et je pousse sur le frein du gri-gri. Direction la terre en chute libre! Je me retrouve entre deux blocs dans un de ces genres de trous qui parsèment souvent le bas des falaises.

L’essaim est resté en haut à surveiller son nid.

Mes oreilles piquent comme c’est pas possible, mes mains enflent à vue d’œil mais une seule des guêpes a réussi à trouver le défaut de ma veste pour me piquer au torse. Et rien sur mon nez! Difficile d’imaginer mon nez enflé et plus massif qu’il ne l’est présentement.

 Quelle chance! Je ne suis allergique qu’à la bêtise humaine…

Le venin de la vingtaine de piqûres va s’évacuer grâce à une dose massive de vin du Mas des Tourelles que je garde toujours à la maison en cas d’urgence majeure.

Mais ça pique, ça pique!

A deux plaquettes d’une nouvelle voie! Elles ne perdent rien pour attendre…

Dès que je suis présentable, je déclare la guerre à cet essaim. Toutes les avancées de la chimie moderne vont être mises à profit pour liquider ces empêcheuses de grimper : eau de javel, DEET, uréthane… il y aurait bien le lance-flamme mais en forêt, avec la sécheresse…

On va l’avoir, cette belle dalle toute équipée!

Ce ne sera pas une 9a comme la voie gravie par monsieur Lo Piccolo la semaine dernière (bravo!) mais certains grimpeurs de passage vont y trouver un certain plaisir, insectes en moins.

Si on arrivait à se débarrasser de certains empêcheurs de tourner en rond aussi facilement! Je n’irai pas jusqu’à dire que certains groupuscules de grimpeurs devraient être projetées dans l’ionosphère. Oups…on me crie de la cuisine d’être poli et ne pas citer de noms…

D’accord! Le silence est d’or. Mais que de frustrations, à commencer par l’équipement et son coût. J’en suis à mes derniers sous et je n’ai plus un goujon. Rien, la boite est vide.

Mon porte-monnaie aussi. Et pas encore de travail à l’horizon.

Le choix entre une pinte de lait et deux goujons : vous voyez le dilemme.

Oui, le matériel est cher. Et encore plus les fringues pour ceux qui sentent le besoin de faire de la publicité gratuite pour les fabricants de t-shirts en coton. Justifiez-moi le prix d’un t-shirt marqué XXX ($9.00) comparé à celui marqué Climb XXX ($30.00)!

Et que penser du charivari des chaussons ($150 en moyenne) alors qu’on trouve des souliers en cuir travaillé à tous les coins de rue pour $79.99!

Pensez-vous vraiment que la semelle d’un chausson vaut la différence?

Des mousquetons à $15? Des plaquettes à $4.00 l’unité? Un piton valant $15.00?

Vous allez m’objecter que le marché est trop petit. Que les manufacturiers font de maigres profits. Que la recherche draine une majorité des profits.

Attention! Ce n’est pas le domaine pharmaceutique, notre sport…

La « recherche » ne sert qu’à sortir le prochain produit « in » ou « wow » sur le marché. Elle ne sert qu’à alimenter le marché de la consommation et non celui de la performance. Le chausson qui faisait grimper 9a sur Action Directe lors de sa réussite est toujours aussi bon en 2005. Nous sommes devenu un marché qui carbure à la « mode » et c’est là que les manufacturiers européens et nord américains vont rencontrer leurs propres essaims de guêpes! Ca va piquer et ce sont les travailleurs des entreprises concernées qui vont se gratter.

Car en devenant une « mode », les entreprises cherchent alors la nouveauté et une maximisation des profits par une désuétude programmée et annoncée dans les médias spécialisés. Une course sans issue qui mène tout droit vers l’utilisation de sous-traitants opérant ailleurs dans le monde, dans des pays qui profitent de main d’œuvre bon marché. Oui, on peut se procurer des manteaux d’hiver de marques trop connues à un prix dérisoire dans certaines grandes capitales asiatiques…

Et maintenant une entreprise américaine fait manufacturer ses plaquettes en Corée.

Or ces fournisseurs ne sont pas plus fous que leurs clients! En établissant leurs propres marques et en vendant directement sur le marché occidental – à moindre prix – ils savent qu’ils éliminent à moyen terme la concurrence.

Le résultat étant que nous verront sans doute des entreprises canadiennes, américaines, françaises, italiennes … fermer leurs portes. Nous verrons des travailleurs qualifiés prendre le chemin du chômage. Les commandites seront d’autant plus difficiles à obtenir que le manufacturier sera loin.  Et les quelques entreprises qui tenteront de faire des « joint-ventures » et d’acheter le matériel en Asie pour le revendre seront souvent en compétition directe avec leurs fournisseurs. Qui, comme nous le savons tous, ne font pas de cadeaux.

L’avantage de ce « grande bordello » sera que mes goujons et plaquettes vont me coûter moins chers. Mais, socialement, à quel prix?

Tout cela par manque de vision et / ou par appât du gain. Une déplorable course vers l’avant que peu d’entreprises ont réussie à contrôler. L’entreprise de Yvon Chouinard a sciemment décidé de ne pas faire un marketing « grand public » et ses prix sont en conséquence. Mais les autres? Voient-ils plus loin que le bout de leur nez?

Pensaient-ils vraiment que de diriger le marché « escalade / alpinisme » dans la même direction que celui de la chaussure ou du textile allait être bénéfique pour leurs travailleurs?

Certains dirigeants ont mis, comme moi, le pied sur un nid de guêpes.

Ça va faire mal!

Moi, je retourne à la planification de l’opération Vespa.

Certaines espèces devraient être jetées par-dessus bord…