| Septembre 2006 |
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Vision Télescopique |
© Jean Pierre Banville |
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La science est une grande et belle chose. Elle nous promet un avenir meilleur loin des affres de la superstition, elle nous promet l’ultime ouverture au monde. Elle nous offre l’aventure!
Oui… les seules découvertes des prochains siècles seront les
découvertes de l’esprit. Avouez avec moi qu’on risque, collectivement, de s’ennuyer pas qu’un peu! Surtout que la science a, depuis quelques années, été gagnée par une crise de rectitude politique associée d’une déplorable mentalité de comptable. La science est devenue ennuyante… tatillonne, pondérée, économe, jésuitique, frimeuse, ergoteuse et sans attrait pour le commun des mortels. Elle a sublimé dans une quelconque manipulation alchimique la seule effluve attirante qu’elle possédait : un parfum d’aventure! Où est cette lutte contre les forces obscures qui nous entourent, ce défi constant à l’intelligence, ce petit relent de soufre, l’inhabituel, le fantastique débusqué au gré des découvertes, le savant l’épée d’une main et le compas de l’autre, mesurant les Pyramides? Cette semaine, les astronomes on décidé que Pluton n’était qu’une planète naine… Le même groupe de personne qui n’a pu se décider à retourner vers la Lune depuis trente ans. Le même groupe de personnes qui nous offre une station spatiale internationale comme fixation du besoin de découvertes concrètes des milliards d’êtres humains de la planète. Et la médecine? La physique? La chimie? On le sent bien : les recherches ne sont plus que des « projets » qui sentent bon le parfum du dollar. L’aventure a été évacuée au profit de l’investissement. L’investisseur est le nouveau Galilée, le nouveau Franklin, le nouveau Curie. Tout pour une utilisation profitable de la science et aux diables le reste.
Heureusement l’investisseur n’est pas un nouveau Voltaire. Le juste milieu, voilà ce qui nous ennuie à mourir, collectivement. On en est rendu là : à force de se frotter aux puissances politiques, la science est rentrée dans le rang. Pour plaire et se faire accepter, pour gagner budgets et notoriété. Elle a cessé de nous faire rêver! Je vous ai déjà dit que, plus jeune, je souhaitais devenir explorateur? Beaucoup plus jeune… il y a de cela un demi-siècle… Je voulais voir de nouvelles contrées, trouver des trésors enfouis, donner au monde de nouvelles connaissances, aller là où personne n’avait mis les pieds. Jusqu’à un certain point, à chaque fois que je lance ma statique dans un mur vierge, je retrouve un peu le brin d’explorateur en moi. Je suis le seul humain, le premier, à toucher ce rocher et si je ne risque que d’y découvrir des roches instables et des nids de guêpes, c’est déjà plus, en fait de découvertes, que celles de la majorité de mes concitoyens. Je me dois d’être heureux. Mais, réellement… vous ne trouvez pas que le monde de l’escalade et de la montagne est devenu triste à mourir? Vous ne trouvez pas qu’on n’y retrouve plus que du réchauffé? Où est l’esprit d’aventure? Où sont les individus qui nous font rêver? Où sont les projets novateurs qui nous rivent sur nos sièges? Léthargie collective ou fin de l’aventure? Quel est le « last great problem »? Qui va nous amener un peu de fraîcheur pour nous sortir de ce grignotage de cotation, de cette ruée vers le bloc le plus photogénique, de cette procession d’alpinistes sur les mêmes sommets payants? J’aime bien les salles mais ce ne sont pas les salles d’escalade qui vont nous sortir de la torpeur : je les fréquente depuis quinze ans et j’avoue avoir mon voyage du plastique. La glace… répétitive à l’ennui et le drytooling… je préfère le cirque. Et je vous ai parlé du monde de la compétition? Lugubre… qui s’en soucie encore sinon ceux qui profitent du milieu? Nous avons évacué l’esprit d’aventure! Nous avons chassé l’aventure en lui donnant un vernis commercial. Il faut que ça fasse vendre, l’aventure! Regardez les publicités de vos magasins de plein-air. Et n’allez pas me parler d’engagement. Ceux qui me poussent le retour à l’engagement sont ceux qui craignent souvent de s’engager avec conjoints et enfants, sont ceux qui n’ engagent jamais une heure de leur temps à faire un peu de bien autour d’eux, sont majoritairement des nombrilistes de première magnitude. « Me, myself and I », c’est un dicton anglo-saxon… L’aventure c’est une forêt vierge mais c’est aussi un coin de rue. L’aventure c’est sortir de sa bulle pour aller voir ailleurs… les grands espaces, bien entendu, mais de plus en plus l’univers des autres. Car on ne se contera pas de peurs : la planète, on en a pas mal fait le tour. Être le premier manchot borgne à traverser l’océan Arctique en pagayant une baignoire, ce sera une aventure mais uniquement pour le rameur. Je croule sous un déluge d’annonces de répétitions en 8b, 8c, 8c+ ; je vois tomber des lignes alpines qui sont des variations de variations ; des blocs qui se ressemblent tous et dont je doute des cotations annoncées ; je lis à propos de compétitions au bout du monde sur des murs dignes de mon garage. La prose de toute cette « énergie » ne soulève en moi qu’un sentiment de déjà-vu regrettable. Insipide? Où est le feu sacré? Où est la nouveauté? L’esprit d’aventure? La diversité de la pensée? C’est mon anniversaire aujourd’hui. Je deviens vieux. Blasé? Je perds le feu sacré? Est-ce moi qui perd le feu sacré ou bien les autres qui ne possèdent plus un feu sacré à la hauteur de mes attentes? Quelquefois je trouve la fiction de Dollard Fallot plus folle d’aventures que les communiqués et les articles m’annonçant une nouvelle répétition. Edlinger, son sandwich et son verre d’eau… ça vous a fait rêver? Patrick Berhault, sa traversée des Alpes… ça vous a fait rêver? Yvon Chouinard et ses exploits en glace… ça vous a fait rêver? Pierre Allain à la face nord du Dru… ça vous a fait rêver? Frison-Roche et son Premier de Cordée… ça vous a fait rêver? Alors expliquez-moi la différence entre la vie de ces personnes et ce qu’on lit ou, modernité oblige, regarde maintenant??? L’aventure, c’est l’aventure! Joyeux anniversaire, vieux grincheux! P.s. = vu dans un magasin de plein air ce matin … des «Adventure Towels»! Des serviettes poids plume pour l’aventure ! Je parie que Stanley, Burton et Thesiger avaient les mêmes en Afrique…
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