20 Décembre 2004 Nice : 16 °C

Vol de nuit

© Jean Pierre Banville



Dernière soirée d’entraînement.
Il y a quelques années, je me suis construit mon petit mur d’escalade à la maison.
Sympathique, convivial, un peu de dévers mais pas trop, pas de surplombs ni de toits, juste assez haut pour une bonne séance de grimpe.
Moi, je ne fais que de l’endurance.
Monter et descendre sur de bonnes prises, encore et encore.
Quelquefois avec un petit sac sur le dos ce qui agace au plus haut point les quelques amis qui viennent s’entraîner avec moi. Et en plus, ils critiquent tout le temps les voies que je trace :
« Pas assez de prises ! »
« Les prises sont trop loin ! »
J’ai en bibliothèque tous les livres sur les méthodes depuis le « Grimper » d’Edlinger  jusqu’à « Escalade et Performance » de Guyon et Broussouloux. Et de temps à autre, je téléphone au petit Jolly Lamberti que je connais depuis longtemps ! Lorsque j’ai un doute ou une faiblesse, je consulte tous mes bouquins et je passe un bon moment loin du bruit des ateliers qui ont poussé dans le voisinage. L’évasion par la lecture… ça et un verre de vin, du pain et du fromage ! Tout cet exercice pour me sortir du train-train quotidien au bureau, à consulter tous ces rapports et ces devis de fabrication. Une plaie, le travail…
Et surtout pour me préparer à mes vacances annuelles.
Une orgie d’escalade, un road trip digne des grimpeurs qu’on voit dans les magazines.
Uniquement des voies faciles et intermédiaires; pas des classiques car elles sont bien souvent sales et patinées, mes voies, mais ça fait plaisir quand même !Surtout que je ne reste pas au même endroit trop longtemps et que j’en vois, des sites !
Je regrette de ne pouvoir aller un peu partout, voir de nouveaux pays, de nouvelles cultures : on dirait que le monde se rétrécit depuis quelques années et qu’il n’a plus la sérénité d’antan. Toutes ces parois que je ne verrai pas avant longtemps !
Heureusement qu’il y a la Montagne et sa pérennité.
Elle nous permet d’espérer en des jours meilleurs !
Dernière séance et je fais mes bagages. Un an que j’attends ce moment.
Un sac et c’est tout : pas de poids excédentaire. Une vie simple et rangée a l’avantage de nous donner, à nous les grimpeurs, une juste mesure des choses. On se contente de peu et on apprécie la vie dans ses petits bonheurs.
Je vais apporter quelques livres policiers et un tire-bouchon.
Même dans l’austérité il faut savoir garder ses priorités aux bons endroits.
Bon, le carillon de la porte résonne !
Ils sont encore en retard pour la soirée, mes comparses.
Toujours à se plaindre que les voies sont morphos et qu’il faut faire des jetés à tout moment.
Je voudrais bien les voir sur une des voies sales de mes vacances…
Plus personne ne songe à faire ramoner sa cheminée ces années-ci et après, ils se plaignent des feux et des hausses des frais d’assurance.
Les Lutins n’ont pas encore mis leurs baudriers et leurs chaussons !
Petits et lents qu’ils sont : on finit tout juste les commandes de jouets pour la nuit de Noël.
Heureusement, ce n’est pas eux qui ont à s’extraire de toutes ces cheminées !!!

 



Parti depuis trois heures, je survole enfin Strasbourg.
Strasbourg, sa cathédrale et son achalandage du Temps des Fêtes.
Ses lumières et ses millions de touristes.
Sa bière, ses vins et le Windstein tout près.

Depuis quelques années, je stoppe au Windstein pour y grimper la voie normale. Un genre de pèlerinage sur un grès parfait : assez court pour ne pas me retarder mais assez plaisant pour couper la monotonie du voyage. Et toute cette histoire!Je me souviens encore des épées en bois et des poupées de chiffon que j’y distribuais il y a quelques siècles…

Il me fallait un assureur : les Lutins ne font pas le poids!
Et bien l’assureur, je l’ai trouvé qui circulait, une nuit de Noël il y a quelques années, au pied des parois alors que j’y jetais un coup d’œil.
Triste et seul, une bouteille de Météor à la main, il forgeait des plans pour une quelconque conspiration envers de vulgaires volatiles et leurs protecteurs.  
Et bien sous promesse d’une caisse de la meilleure bière au monde livrée annuellement, il s’est engagé à m’assurer et à tenir sa langue sous peine de ne plus trouver de coinceurs sous le sapin.

Belle escalade, la « normale »; il manque sans doute un point au départ mais ce n’est rien si on considère certaines voies de la région! J’ai beau mettre des boites de broches dans le bas de Noël de l’équipeur local, il s’arrange toujours pour forcer la note ici et là. Quant il aura mon âge…
Ah, le plaisir d’arriver à la petite chambre creusée dans le roc!
Tellement d’amour dans cette petite chambre froide et humide : d’accortes servantes et de maigres écuyers qui n’imaginaient pas qu’un jour le Père Noël allait entrer par la porte plutôt que par la cheminée.
Rétablissement sur le cadre et sortie sur la terrasse.

Le ciel, au loin, est éclairé par les lumières de la grande ville.
Je fais monter mon assureur et, comme par magie, je sors de mon sac de magnésie une caisse de 24 de « Maudite ».
On en débouche deux et on contemple la nuit et son silence. Le temps a stoppé sa course – la magie de Noël -  et tout est silencieux.

Tout à coup, un bruit, un tintement métallique et des voix!
D’étranges silhouettes se pointent dans l’escalier de pierre et montent vers le pilier.
-« Les écolâtres!!! » chuchote mon compagnon.
J’ai toujours eu un mal fou à le comprendre, ce garçon. J’ai bien beau pouvoir m’exprimer dans 2400 langues et dialectes, certaines subtilités sont au-delà de mes forces.
Et je croyais que les écolâtres avaient disparu il y a cinq siècles?
-« Les écolâtres viennent couper les broches! On doit faire quelque chose, Père Noël!!»
D’accord. Si des chanoines veulent couper des broches, il est de mon devoir de stopper l’infamie. Mais comment?
Ils ont amené une corde et une sorte de longue échelle extensible d’une dizaine de mètres. Il faut bien dix mètres pour se rendre au premier point, c’est sûr!
Mais il y a tellement de voies qu’ils peuvent faire un dommage du maudit et faire fermer le site pour longtemps. Il me faut une idée et vite car ils se dirigent vers les bauges!
Je regarde mon assureur qui cale sa broue et je le jauge.
-« Pas de bruit : on redescend en rappel! »
Trente secondes et on était au sol.
Je sors de mon sac de magnésie une tenue complète de chevalier teutonique.
-« Enfile, mon homme, et vite! »
Et je me retourne pour siffler à mon caribou de tête. Une belle bête mais ayant un faible pour les party et la dive bouteille. Il est toujours rougeaud comme s’il relevait d’une brosse mais il garde son sens de l’orientation : les party de caribous vous donnent un de ces mal de tête!

Le caribou arrive en courant.
Le garçon a enfilé sa tenue de chevalier, casque et cimier, haubert et casaque à l’emblème d’un prédateur ailé et une épée rouillée. Oui, les épées étaient toujours rouillées dans le temps et les armées étincelantes de propreté, c’est pour les films américains.
Le plus dur, c’est de faire monter le teutonique sur le caribou!
Je sens que cette histoire-là va me coûter quelques caisses de « Maudite » mais ce n’est pas la « Fin du Monde »…
Pousse, tire, ramène, repousse, glisse et –« pogne-toi sur les bois, mon animal! » – et nous voilà parti vers l’entrée qui même aux bauges.
On entend vaguement le bruit d’une échelle qu’on monte et qui me rappelle la troisième prise du château.
Je guide l’équipage vers l’entrée de la grotte et là je crie :
« Deus lo voult! Sus aux écolâtres!!! »
Pas une ni deux et le caribou s’emballe , le teutonique prend le mord aux dents, la ferraille cogne surtout lorsque le casque est venu heurté la porte basse, l’épée manque trancher la tête d’un chanoine, l’échelle fait le grand saut et tout ce beau monde se précipite vers la sortie. Vitesse terminale vers les douves et pas un regard vers les magnifiques voies qui marquent le chemin.
Quelle débandade!

La dernière fois que j’ai vu pareille ardeur à fuir, c’était les Turcs à Lépante. 
Je prend une course et arrive juste à temps pour voir les écolâtres embarquer dans leurs barouches, têtes premières, et filer sans faire l’arrêt obligatoire aux « Deux Châteaux ».
Le caribou broute la mousse et le teutonique est affalé sur son col, sonné par le passage de la porte basse.
Je le couche à terre et reprend son équipement : il faut être prudent avec les armures.
Je débouche une autre Maudite et lui passe sous le nez : un vieux shaman m’a affirmé que ce geste peut faire revenir à la vie un mort de quelques heures.
Et mon homme ouvre les yeux!
Je crois que je vais placer deux ou trois coinceurs de plus sous son arbre de Noël…Il a sauvé le Windstein des attaques de tous ces chanoines. Un héros, et je vais parler au pape à propos de ces écolâtres… de quel droit peuvent-ils nuire au plaisir d’autrui?
Une histoire de péchés sans doute…

Il est temps pour moi de repartir. La nuit risque d’être longue!
Et je veux stopper pour faire une petite voie au Japon, sur le bord de la mer…Ensuite, un mois de vacances déguisé en mécréant, un mois passé à grimper sous le soleil.
-« Salut mon homme et à l’an prochain! Même heure, même poste… »
Et la nuit continue. Une nuit de Noël comme il y en a eu des centaines mais avec l’escalade en plus. Une passion qui durera bien quelques siècles tellement il y a du rocher à voir sur notre Terre.
Mais j’y pense…. Je n’ai pas laissé une caisse de Maudite quasi pleine sur la terrasse du Windstein?
Je me demande bien comment ils vont explique le phénomène? Sûrement pas les oiseaux qui fêtent Noël en prenant une broue…
Bof! C’est l’Alsace après tout… un miracle de Noël de plus ou de moins …