|
Le Père Noël adore les sushi.
Le Père Noël adore les sushi et le saké d’hiver.
Peu de choses égalent le plaisir de plusieurs assiettes de sushi
arrosées de Junmai Ginko, le merveilleux saké d’hiver de Masumi. C’est
pour moi le signal que mon travail de distribution est terminé et qu’il
ne me reste plus qu’à ramener les caribous à la maison pour ensuite
attraper mon sac et partir en vacances.
Quitte à être au Japon, je me permet toujours une petite grimpe histoire
de me donner le goût de l’aventure à venir et profiter du dépaysement.
Le Père Noël ne passe officiellement au Japon que depuis 1877 et il me
reste encore des coins à découvrir.
C’est pourquoi j’ai embrigadé un grimpeur japonais pour me servir de
guide : il désirait une salle d’escalade pour Noël et comme il avait été
gentil… je n’ai mis qu’une condition : qu’il me serve de guide une fois
par année sur un site choisi.
Belle affaire : Naoya est toujours à l’extérieur en train de grimper au
grand désespoir de sa femme et de son fils! Ce n’est donc pas trop
difficile pour lui de sortir de Tokyo sous un prétexte ou un autre et
venir me rejoindre au pied d’une falaise.
L’année dernière, c’était une falaise de basalte noir au bord de la mer.
La marée montante nous a surpris et les caribous se sont ramassés avec
les sabots dans l’eau salée!
Très dur, ce basalte noir : pas de bonnes prises, juste des bosses qui
ont la fâcheuse tendance à glisser sous les doigts. Plus savonneuses et
on les vend en pain. Et en prime, les Japonais ont pris des cours de
pose de broches chez le Karajan du grès. La mer arrive vite quant on
glisse sur une savonnette!
Cette année, on tente notre fortune sur un petit site de calcaire,
Futago-Yama. Il n’y a personne ou presque sur des kilomètres et comme
c’est boisé, les caribous vont se remettre un peu de la nuit. Idéal! Qui
a dit que le Japon était surpeuplé?
Naoya m’y attend avec un bento, une boite à lunch japonaise remplie de
sushi au thon et au concombre de mer. Plus un petit brûleur qui sert à
réchauffer la bouteille de saké…
Je me sens revivre.
La falaise est impeccable : presque toujours surplombante, elle offre
des difficultés diverses mais je tiens à essayer la ligne la plus
bizarre du voisinage : une énorme concrétion calcaire qui pend au beau
milieu de la paroi créant le crux d’une voies à doigts…japonais.
Je lève mon verre à la santé de Naoya et de sa famille : « Kampai »!
-« Kampai! Père Noël, profitons de cette falaise avant qu’elle ne se
transforme en béton. »
-« Le calcaire ne se transforme pas en béton, Naoya. Je m’y connais en
géologie et je te certifie que le béton ne se crée que sous la pression
de bureaucrates, pas sous celle des plaques tectoniques. »
-« Ah, Père Noel, au Japon les falaises se transforment en béton plus
vite qu’elles ne se créent car il y a tout cet étalement urbain et ces
immeubles à bureaux : on a perdu trois falaises dans la région qui ne
sont plus que des cicatrices béantes dans le paysage. Le promoteur du
projet est au village en bas il a acheté tout ceux qu’il ne pouvait
convaincre. Bientôt, Futago ne sera plus qu’un trou! »
Quelques Kampai plus tard, je me lance dans cette voie digne des efforts
libidineux d’un zal masqué. Elle a un je-ne-sais-quoi qui justifie les
efforts des pauvres mortels pour monter aux chaînes. Le plus dur étant
de grimper sur la concrétion à partir du mur et, ainsi juché, saisir les
petites colonnettes pour progresser, le tout assuré par un gars qui doit
faire dans les cinquante kilos et ce, après une bouteille de saké
d’hiver avalée en 15 minutes.
Ho!Ho!Ho! J’arrive au relais fier de moi et résolu à ce que d’autres
profitent de la falaise durant des décennies : pas question de réduire
la concrétion en béton
Arrivé au sol, j’ôte mon harnais et m’assoie dans le traîneau. Je fais
signe à Naoya de jeter son matériel dans le coffre et de s’asseoir.
Destination : le village au pied du Yama.
Yama leur en faire de vouloir réduire des falaises en ciment Portland…
Un Onsen est un établissement de bain, généralement des sources
thermales, qui se double d’un hôtel traditionnel respectant les
standards les plus élevés.
Notre homme, Oichi Nichicon, y avait pris une suite pour quelques
semaines et ses efforts étaient sur le point d’aboutir : quelques
signatures sur un bout de papier allaient sceller le sort de la falaise.
Facile de trouver sa chambre et encore plus facile d’y pénétrer : il n’y
a pas de voleurs au Japon et toutes les fenêtres restent ouvertes.
-« Naoya, le Père Noël a un plan mais tu dois mettre la main à la
pâte. »
Je fouille dans le fond de mon sac à pof pour en sortir un superbe
costume de Kami d’époque. Masque grimaçant, cuirasse, trident et sabre,
pieds griffus…il ne manque rien.
Un autre effort produit mon stick-clip et un sachet de poudre verte
donné par le shaman qui vit sur la banquise au coin de chez moi.
Utilisation pour farces et attrapes uniquement.
Le soleil va se lever et il ne nous reste qu’à attendre que Oichi se
lève et se dirige vers la salle de bain pour y arroser le bonsaï. Au
même moment, la propriétaire entre et pose sur la table basse un thé
vert brûlant. Quelle organisation, ces Japonais! Au quart de tour.
J’allonge le stick-clip et je fixe le sac de poudre à l’extrémité.
Je passe le stick par la fenêtre et je saupoudre généreusement son thé
de la mixture de mon shaman.
-«OK mon Naoya, tu mets ta capine pis ta capuche de Démon pis tu rentres
dans la salle de la piscine dès que tu entends crier. Tu pointes ton
trident vers son nombril deux, trois fois puis tu le fais signer ce…
autre recherche dans le sac de pof… document. »
Oichi Nichicon sort de la salle de bain, met son kimono et déguste son
thé en regardant les montagnes qui, dans son esprit, ont la fâcheuse
tendance à se transformer en dalles de béton grade construction.
Parfait!
Et il se dirige vers la salle de la piscine en fredonnant gaiement.
Je lui donne trois minutes tout au plus avant la liquéfaction.
Naoya se tient à la porte, un magnifique Kami de cinquante kilos imbibé
de saké.
-« Ya,ya, ayaaaa,yaaaaaaaa,aaaayaaaaa.aayyyaaaayyyaaaaa! »
Naoya le Kami entre en courant dans la salle, glisse sur les dalles de
basalte qui bordent la piscine, le trident plonge vers l’entrejambe de
Oichi et le masque de Démon, face grimaçante et dents de vampire, se
retrouve à quelques centimètres du visage de notre promoteur. Si
l’haleine alcoolisée de Naoya ne le tue pas, il est bon pour les
alcooliques anonymes…
Et le trident, fiché dans le fond de la piscine, vibre encore!
Naoya a poussé quelques jurons des plus sentis en tombant mais il
reprend ses esprits et sort de sa besace le document et un pinceau
pré-encré en rouge.
-« Signe, Oichi Nichicon, ou souffre les tourments de l’Enfer! »
Le pauvre diable, qui n’a cessé de hurler, pose sa griffe et je crie à
Naoya de sortir.
Il se rue vers la sortie en laissant le trident dans l’eau brûlante.
Dehors, on saute dans le traîneau et les caribous nous ramènent au pied
du Futago-Yama.
J’ai un peu mal à la tête.
Ce Noël-ci n’a pas été de tout repos et je suis heureux de constater
qu’il nous reste en réserve une autre bouteille de Junmai Ginko pour
nous aider à relaxer. Si quelqu’un a vu le Père Noël dans son traîneau
accompagné d’un Kami nain légèrement intoxiqué, c’est toute la
réputation du Temps des Fêtes qui va en souffrir!
Deux ou trois verres de saké plus tard, on peut dire que le Père Noël et
le Kami sont définitivement relax. Ce petit breuvage clair a
certainement des vertus médicinales à découvrir. Heureusement les
caribous connaissent le chemin du retour par cœur et je vais pouvoir
dormir au volant.
-« Tu vois, mon petit bonhomme, Oichi a signé de son plein gré un acte
de renonciation au développement et la falaise retourne au domaine
public. Tous les grimpeurs japonais vont pouvoir profiter du Futago-Yama
pour encore longtemps. »
-« D’accord, Père Noël, mais il n’était pas dans son état normal! »
-« Parfaitement normal sinon que la poudre de lichens et de p’tit thé
des bois crée des illusions qui ont tendance à se fixer autour de la
concrétion. Pour tout dire, la concrétion n’est plus de béton et a
tendance à rejoindre le sol par processus de liquéfaction. Un truc de
party connu des Inuits de l’île d’Ellesmere qui s’en servaient quand les
baleiniers tentaient d’harponner leurs petites amies… »
-« Je crois qu’on ne reverra pas Oichi Nichicon dans les parages avant
longtemps! »
-« Incroyable, Père Noël! Je n’ai jamais entendu quelque chose de plus
stupéfiant depuis l’épisode du chat sans couilles de Dalhenhein qui a
fait la manchette au télé journal. »
-« Passe-moi la bouteille, Naoya, et sache qu’il y a plus de mystères
sur la terre et dans le ciel que dans toute la philosophie mais qu’avec
une Maudite, un saké ou un blanc alsacien, on vient à bout de tous ces
problèmes et qu’en prime, on grimpe plus fort. D’ailleurs je voulais te
parler de ce problème que j’ai à me trouver une petite Mère Noël pour
les vacances…dans ton gym, tu ne vois pas ..»
Avant de m’endormir au volant des rênes de mes caribous, j’ai vu du
haut des airs les villageois qui portaient en procession au temple local
le trident miraculeux. Il vibrait encore! Un trident vibrateur.
Ainsi se font les légendes…
|