23 Décembre 2004 Nice : 11 °C

Vol de nuit, Orient Express

© Jean Pierre Banville



Le Père Noël adore les sushi.
Le Père Noël adore les sushi et le saké d’hiver.

Peu de choses égalent le plaisir de plusieurs assiettes de sushi arrosées de Junmai Ginko, le merveilleux saké d’hiver de Masumi. C’est pour moi le signal que mon travail de distribution est terminé et qu’il ne me reste plus qu’à ramener les caribous à la maison pour ensuite attraper mon sac et partir en vacances.

Quitte à être au Japon, je me permet toujours une petite grimpe histoire de me donner le goût de l’aventure à venir et profiter du dépaysement. Le Père Noël ne passe officiellement au Japon que depuis 1877 et il me reste encore des coins à découvrir.
C’est pourquoi j’ai embrigadé un grimpeur japonais pour me servir de guide : il désirait une salle d’escalade pour Noël et comme il avait été gentil… je n’ai mis qu’une condition : qu’il me serve de guide une fois par année sur un site choisi.

Belle affaire : Naoya est toujours à l’extérieur en train de grimper au grand désespoir de sa femme et de son fils! Ce n’est donc pas trop difficile pour lui de sortir de Tokyo sous un prétexte ou un autre et venir me rejoindre au pied d’une falaise.

L’année dernière, c’était une falaise de basalte noir au bord de la mer. La marée montante nous a surpris et les caribous se sont ramassés avec les sabots dans l’eau salée!
Très dur, ce basalte noir : pas de bonnes prises, juste des bosses qui ont la fâcheuse tendance à glisser sous les doigts. Plus savonneuses et on les vend en pain. Et en prime, les Japonais ont pris des cours de pose de broches chez le Karajan du grès. La mer arrive vite quant on glisse sur une savonnette!

Cette année, on tente notre fortune sur un petit site de calcaire, Futago-Yama. Il n’y a personne ou presque sur des kilomètres et comme c’est boisé, les caribous vont se remettre un peu de la nuit. Idéal! Qui a dit que le Japon était surpeuplé?

Naoya m’y attend avec un bento, une boite à lunch japonaise remplie de sushi au thon et au concombre de mer. Plus un petit brûleur qui sert à réchauffer la bouteille de saké…

Je me sens revivre.

La falaise est impeccable : presque toujours surplombante, elle offre des difficultés diverses mais je tiens à essayer la ligne la plus bizarre du voisinage : une énorme concrétion calcaire qui pend au beau milieu de la paroi créant le crux d’une voies à doigts…japonais.

Je lève mon verre à la santé de Naoya et de sa famille : « Kampai »!
-« Kampai! Père Noël, profitons de cette falaise avant qu’elle ne se transforme en béton. »
-« Le calcaire ne se transforme pas en béton, Naoya. Je m’y connais en géologie et je te certifie que le béton ne se crée que sous la pression de bureaucrates, pas sous celle des plaques tectoniques. »
-« Ah, Père Noel, au Japon les falaises se transforment en béton plus vite qu’elles ne se créent car il y a tout cet étalement urbain et ces immeubles à bureaux : on a perdu trois falaises dans la région qui ne sont plus que des cicatrices béantes dans le paysage. Le promoteur du projet est au village en bas il a acheté tout ceux qu’il ne pouvait convaincre. Bientôt, Futago ne sera plus qu’un trou! »

Quelques Kampai plus tard, je me lance dans cette voie digne des efforts libidineux d’un zal masqué. Elle a un je-ne-sais-quoi qui justifie les efforts des pauvres mortels pour monter aux chaînes. Le plus dur étant de grimper sur la concrétion à partir du mur et, ainsi juché, saisir les petites colonnettes pour progresser, le tout assuré par un gars qui doit faire dans les cinquante kilos et ce, après une bouteille de saké d’hiver avalée en 15 minutes.

Ho!Ho!Ho! J’arrive au relais fier de moi et résolu à ce que d’autres profitent de la falaise durant des décennies : pas question de réduire la concrétion en béton
Arrivé au sol, j’ôte mon harnais et m’assoie dans le traîneau. Je fais signe à Naoya de jeter son matériel dans le coffre et de s’asseoir.

Destination : le village au pied du Yama.
Yama leur en faire de vouloir réduire des falaises en ciment Portland…

Un Onsen est un établissement de bain, généralement des sources thermales, qui se double d’un hôtel traditionnel respectant les standards les plus élevés.
Notre homme, Oichi Nichicon, y avait pris une suite pour quelques semaines et ses efforts étaient sur le point d’aboutir : quelques signatures sur un bout de papier allaient sceller le sort de la falaise.

Facile de trouver sa chambre et encore plus facile d’y pénétrer : il n’y a pas de voleurs au Japon et toutes les fenêtres restent ouvertes.
-« Naoya, le Père Noël a un plan mais tu dois mettre la main à la pâte. »

Je fouille dans le fond de mon sac à pof pour en sortir un superbe costume de Kami d’époque. Masque grimaçant, cuirasse, trident et sabre, pieds griffus…il ne manque rien.
Un autre effort produit mon stick-clip et un sachet de poudre verte donné par le shaman qui vit sur la banquise au coin de chez moi. Utilisation pour farces et attrapes uniquement.

Le soleil va se lever et il ne nous reste qu’à attendre que Oichi se lève et se dirige vers la salle de bain pour y arroser le bonsaï.  Au même moment, la propriétaire entre et pose sur la table basse un thé vert brûlant. Quelle organisation, ces Japonais! Au quart de tour.

J’allonge le stick-clip et je fixe le sac de poudre à l’extrémité.
Je passe le stick par la fenêtre et je saupoudre généreusement son thé de la mixture de mon shaman.
-«OK mon Naoya, tu mets ta capine pis ta capuche de Démon pis tu rentres dans la salle de la piscine dès que tu entends crier. Tu pointes ton trident vers son nombril deux, trois fois puis tu le fais signer ce… autre recherche dans le sac de pof… document. »

Oichi Nichicon sort de la salle de bain, met son kimono et déguste son thé en regardant les montagnes qui, dans son esprit, ont la fâcheuse tendance à se transformer en dalles de béton grade construction. Parfait!

Et il se dirige vers la salle de la piscine en fredonnant gaiement.
Je lui donne trois minutes tout au plus avant la liquéfaction.
Naoya se tient à la porte, un magnifique Kami de cinquante kilos imbibé de saké.

-« Ya,ya, ayaaaa,yaaaaaaaa,aaaayaaaaa.aayyyaaaayyyaaaaa! »

Naoya le Kami entre en courant dans la salle, glisse sur les dalles de basalte qui bordent la piscine, le trident plonge vers l’entrejambe de Oichi et le masque de Démon, face grimaçante et dents de vampire, se retrouve à quelques centimètres du visage de notre promoteur. Si l’haleine alcoolisée de Naoya ne le tue pas, il est bon pour les alcooliques anonymes…
Et le trident, fiché dans le fond de la piscine, vibre encore!

Naoya a poussé quelques jurons des plus sentis en tombant mais il reprend ses esprits et sort de sa besace le document et un pinceau pré-encré en rouge.
-« Signe, Oichi Nichicon, ou souffre les tourments de l’Enfer! »

Le pauvre diable, qui n’a cessé de hurler, pose sa griffe et je crie à Naoya de sortir.
Il se rue vers la sortie en laissant le trident dans l’eau brûlante.

Dehors, on saute dans le traîneau et les caribous nous ramènent au pied du Futago-Yama.

J’ai un peu mal à la tête.
Ce Noël-ci n’a pas été de tout repos et je suis heureux de constater qu’il nous reste en réserve une autre bouteille de Junmai Ginko pour nous aider à relaxer. Si quelqu’un a vu le Père Noël dans son traîneau accompagné d’un Kami nain légèrement intoxiqué, c’est toute la réputation du Temps des Fêtes qui va en souffrir!

Deux ou trois verres de saké plus tard, on peut dire que le Père Noël et le Kami sont définitivement relax. Ce petit breuvage clair a certainement des vertus médicinales à découvrir. Heureusement les caribous connaissent le chemin du retour par cœur et je vais pouvoir dormir au volant.
-« Tu vois, mon petit bonhomme, Oichi a signé de son plein gré un acte de renonciation au développement et la falaise retourne au domaine public. Tous les grimpeurs japonais vont pouvoir profiter du Futago-Yama pour encore longtemps. »
-« D’accord, Père Noël, mais il n’était pas dans son état normal! »
-« Parfaitement normal sinon que la poudre de lichens et de p’tit thé des bois crée des illusions qui ont tendance à se fixer autour de la concrétion. Pour tout dire, la concrétion n’est plus de béton et a tendance à rejoindre le sol par processus de liquéfaction. Un truc de party connu des Inuits de l’île d’Ellesmere qui s’en servaient quand les baleiniers tentaient d’harponner leurs petites amies… »
-« Je crois qu’on ne reverra pas Oichi Nichicon dans les parages avant longtemps! »
-« Incroyable, Père Noël! Je n’ai jamais entendu quelque chose de plus stupéfiant depuis l’épisode du chat sans couilles de Dalhenhein qui a fait la manchette au télé journal. »
-« Passe-moi la bouteille, Naoya, et sache qu’il y a plus de mystères sur la terre et dans le ciel que dans toute la philosophie mais qu’avec une Maudite, un saké ou un blanc alsacien, on vient à bout de tous ces problèmes et qu’en prime, on grimpe plus fort. D’ailleurs je voulais te parler de ce problème que j’ai à me trouver une petite Mère Noël pour les vacances…dans ton gym, tu ne vois pas ..»

 Avant de m’endormir au volant des rênes de mes caribous, j’ai vu du haut des airs les villageois qui portaient en procession au temple local le trident miraculeux. Il vibrait encore! Un trident vibrateur.

Ainsi se font les légendes…